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Le Monde, 15 août 2006

Corruption : L’affaire Faurecia révèle l’ampleur du problème en Allemagne

par Antoine JACOB


Vue de Munich

En tant que directeur des achats pour les équipements intérieurs des BMW de série 3, Günter "L." était un homme très courtisé : qui parvenait à le convaincre de signer un contrat pouvait compter sur un marché juteux. Les équipementiers allemands et étrangers le savaient bien, qui le courtisaient sans relâche. Jusqu’à lui proposer de généreux dessous-de-table, selon l’enquête du parquet de Munich.

Allemagne


En détention préventive depuis un an, Günter L. est soupçonné d’avoir touché de cette façon plus de 1 million d’euros. C’est lui qui aurait, lors d’un interrogatoire, confié que le français Faurecia figurait parmi les sept équipementiers l’ayant rétribué pour ses faveurs. Cette affaire, qui a provoqué la démission du PDG de Faurecia, Pierre Lévi, le 2 août 2006, est venue rappeler une nouvelle fois que les entreprises allemandes, en dépit d’une image relativement bonne hors des frontières, n’étaient pas à l’abri des sirènes de la corruption.

Pierre Lévi

Plus ou moins médiatisées, les enquêtes judiciaires se multiplient. Et encore ne sont-elles que la partie visible de l’iceberg. Selon la police criminelle fédérale (BKA), 5 % à 10 % seulement des cas de corruption sont mis au jour. Quelques exemples puisés dans la presse, la semaine dernière, au creux de la période estivale : le 9 août, le parquet de Bielefeld a confirmé qu’un cadre d’Arvato, filiale du géant des médias Bertelsmann, avait reçu 54000 euros contre la signature de contrats avec deux entreprises d’emballage. Le même jour, la Cour de justice fédérale a rejeté l’appel interjeté par le fils du président du club de football München 1860, condamné à quatre ans et demi de prison pour avoir, moyennant finances, donné à un groupe de travaux publics des données confidentielles sur un appel d’offres concernant un nouveau stade. Le 10 août 2006, un ex-membre du directoire du fabricant de semi-conducteurs Infineon a reconnu, lors d’un procès, qu’il avait touché près de 100000 euros en liquide en échange de faveurs accordées à une firme de sponsoring sportif.

Ainsi va la chronique ordinaire des affaires de l’autre côté du Rhin. Elle n’enfle en réalité qu’à l’occasion de gros scandales impliquant des personnalités connues du monde industriel -ou politique. Ou bien en raison de l’ampleur des sommes en jeu. Ou bien encore lorsque des histoires de moeurs viennent pimenter les faits, comme dans le cas de Volkswagen : des dirigeants du comité d’entreprise s’offraient voyages d’agrément et prostituées en puisant dans les caisses. Par nature, il est difficile d’évaluer les dommages causés par la corruption économique. En Allemagne, les estimations vont de 4 à plusieurs de dizaines de milliards d’euros par an, selon les sources et les méthodes de calcul. C’est dire si les contours du phénomène sont mal définis. Le nombre de plaintes pour délits économiques, dont la corruption fait partie, a augmenté de 10 % entre 2004 et 2005, selon la BKA. "La corruption existe depuis longtemps. Elle croît parce que la transparence a augmenté, ainsi que les plaintes en justice et la couverture des médias", analyse Caspar von Hauenschild, membre du comité de direction de la branche allemande de Transparency International, qui mesure et lutte contre la corruption. Dans les faits, l’Allemagne a amélioré son classement dans l’index annuel de "perception de la corruption" publié par cette organisation : 20e en 2001, elle est 16e quatre ans plus tard, devancée notamment par six autres membres de l’Union européenne.

Les domaines les plus touchés par ce fléau en Allemagne sont, outre l’industrie de l’armement -"le plus obscur de tous", selon M. von Hauenschild-, le bâtiment et l’industrie automobile. L’attribution des marchés locaux incite aussi aux méthodes suspectes. "Lorsque la conjoncture se dégrade, la corruption augmente", note cet expert. Le secteur du bâtiment était tellement gangrené qu’il a commencé à prendre des mesures pour crever l’abcès. Celui de l’automobile n’en serait pas encore là. Les constructeurs mettent une telle "pression" sur les équipementiers pour qu’ils révisent leurs prix à la baisse que ceux-ci peuvent être enclins à utiliser des moyens illégaux pour sécuriser des contrats, explique le quotidien Berliner Zeitung. La concurrence sévère de sous-traitants est-européens n’a rien arrangé. Le recours à la corruption n’a été pas été érigé en système dans ce secteur, estime M. von Hauenschild. "Mais, estime-t-il, les codes de conduite adoptés par les entreprises sont mal communiqués et intégrés en interne, le personnel n’est pas assez bien formé à réagir à une offre illégale." Le fait que, contrairement aux Etats-Unis, une entreprise allemande ne puisse pas être poursuivie en tant qu’entité juridique, en cas de corruption, ne favorise pas la lutte contre ce fléau. "Ce sont des cadres qui sont condamnés, souvent à un niveau inférieur, souligne-t-il, alors que les membres des directions s’en sortent la plupart du temps, en arguant ne pas avoir été au courant."

Antoine JACOB

Caspar von Hauenschild

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