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Le Monde, 19 septembre 2006

Côte d’Ivoire : Laurent Gbagbo dénonce l’ONU et la France

par Philippe BERNARD, Philippe BOLOPION et Béatrice GURREY


Une décharge toxique, à Abidjan, le 12 septembre 2006

A la veille d’échéances qui pourraient le priver, sur injonction de l’ONU, d’une grande partie de ses pouvoirs, le président ivoirien, Laurent Gbagbo, dans un entretien accordé au Monde, lundi 18 septembre 2006, au palais présidentiel, à Abidjan, hausse le ton et se place au bord de la rupture avec la communauté internationale.


Non seulement le président ivoirien boycottera la réunion qui, mercredi 20 septembre 2006, à New York, doit examiner la manière de sortir de l’ornière le processus de paix en Côte d’Ivoire, mais il adresse une volée de bois vert au Groupe de travail international (GTI), l’instance chargée du suivi de la feuille de route mise en place par l’Union africaine (UA) et l’ONU. Ce GTI, où la France joue un rôle majeur, tient le président pour le principal obstacle à la paix et vient de recommander de renforcer le pouvoir du premier ministre, Charles Konan Banny. "J’en ai marre d’avoir des gens comme ça sur la tête. On peut continuer pendant dix ans sans rien régler, lance Laurent Gbagbo. Ils travaillent avec légèreté et parti pris. Ils sont de parti pris et se moquent des Ivoiriens !" Même le scandale des déchets toxiques qui secoue Abidjan lui apparaît comme une conséquence de l’ingérence étrangère. "Si on ne nous avait pas forcés à former un gouvernement fait de tout et n’importe quoi [majorité, opposition et rébellion y sont représentées] et privé d’une unité d’action autour du chef de l’Etat, cela ne serait peut-être pas arrivé", dit-il. Refusant de considérer le passage des déchets toxiques par le port d’Abidjan comme le signe d’une déliquescence de l’Etat, il y voit d’abord "un acte criminel" : "Des gens du Nord ont cherché à déverser des déchets sur des gens du Sud, résume le président. Ils ont cherché et trouvé quelques "ripoux". J’attends les résultats de l’enquête." Des hauts fonctionnaires et des dirigeants de sociétés ivoiriennes ont été incarcérés, auxquels se sont ajoutés les deux dirigeants français de l’affréteur Trafigura, placés en détention lundi 18 septembre 2006.

Deux Ivoiriens se protègent des odeurs toxiques dues à la pollution chimique, à Abidjan, le 13 septembre 2006

Alors que certains observateurs expliquent le refus de M. Gbagbo de se rendre à l’ONU par la crainte d’être mis en accusation, l’intéressé tente de minimiser la portée de l’événement : "La réunion de New York est informelle ; elle n’a rien de crucial", estime-t-il. Et de trancher : "Le temps des propositions et des négociations est terminé. J’ai fait tout ce qu’on m’a demandé, et les rebelles n’ont pas désarmé." Le boycottage de la réunion de l’ONU signifie-t-il la volonté d’écarter de Côte d’Ivoire les casques bleus et les Français de l’opération "Licorne" ? "Ce n’est plus d’eux que j’attends la paix. Je n’en attends plus rien, car leur plan a échoué. Ils n’ont pas compris que ce pays n’était ni le Liberia ni la Somalie, que nos institutions fonctionnent, réplique-t-il. S’ils veulent partir, qu’ils partent. Je ne leur ai pas demandé, mais je réfléchis à un plan alternatif que je proposerai à l’Union africaine." Contredisant une analyse couramment admise, le président assure qu’un retrait des soldats étrangers ne mettrait nullement le pays à feu et à sang. "Ils disent cela parce que cela les arrange de rester. Mais la situation actuelle, dans laquelle ils nous maintiennent, est pire que la guerre, soutient-il. Le pays est coupé en deux, des gens sont séparés de leur famille depuis quatre ans."

Une file d’attente d’Ivoiriens présentant des signes d’intoxication, devant l’hôpital Abobo, à Abidjan, le 17 septembre 2006

Quant aux sanctions envisagées par l’ONU à l’encontre de deux de ses proches, considérés comme responsables des violences qui, l’été 2006, ont entravé les opérations d’identification destinées à actualiser les listes électorales, il les trouve "stupéfiantes" et jure qu’il "ne [s]’en occupe pas", que "c’est pour nous distraire". Laurent Gbagbo refuse que les juges distribuent des certificats de nationalité lors des "audiences foraines", opération qui, selon lui, favoriserait ses adversaires à l’élection présidentielle. Il admet la nécessité d’une simple "réactualisation" des listes électorales, qui, à l’en croire, pourrait s’effectuer "en cinq ou six mois".

Nettoyage d’une décharge toxique, à Abidjan, le 17 septembre 2006

Le président ivoirien s’arc-boute sur la Constitution, qui le maintient en fonctions tant qu’une élection présidentielle ne peut avoir lieu, même si son mandat a expiré depuis un an. Il affirme tenir son pouvoir "de la volonté de son peuple et non de gens assis derrière un bureau". Le premier ministre, jure M. Gbagbo, "aura les pouvoirs qu’[il lui] donnera". Et si la résolution de l’ONU, attendue pour la mi-octobre, le confine dans un rôle décoratif ? "Ça ne se passera pas comme ça !, tonne-t-il. Je refuserai toujours [que l’on mette la Constitution entre parenthèses]." La France plaide pourtant en ce sens, et Jacques Chirac n’adresse plus la parole au président Gbagbo depuis les violences antifrançaises de 2004. Le président ivoirien mise-t-il sur l’après-Chirac pour obtenir sa réhabilitation ? Lui dont le parti adhère à l’Internationale socialiste souhaite-t-il la victoire d’un(e) candidat(e) du PS en France ? "Je m’en fiche, prétend-il. Ce n’est pas mon problème. Les Français se donnent le président qu’ils veulent, selon leur Constitution. Je demande seulement la même chose pour les Ivoiriens." Quant à Jacques Chirac, dit-il, il ne s’en est "jamais plaint à quelqu’un". D’ailleurs, insiste-t-il, il n’a "pas de problème avec la France".

Philippe BERNARD

Nettoyage d’une décharge toxique, à Abidjan, le 17 septembre 2006

Revers français sur les sanctions

Infligeant à Paris un revers diplomatique, la Russie et la Chine ont bloqué, lundi 18 septembre 2006, la mise en œuvre de sanctions à l’encontre de deux proches du président ivoirien, Laurent Gbagbo. L’ancien premier ministre, Pascal Affi N’Guessan, chef du parti présidentiel, le Front populaire ivoirien (FPI), et Mamadou Koulibaly, président du Parlement, étaient visés par des sanctions réclamées par la France, le Royaume-Uni, le Danemark et la Slovaquie. Pour que ces sanctions puissent entrer en vigueur, ces quatre pays comptaient sur un accord tacite des onze autres membres du Conseil de sécurité. Mais Pékin a estimé qu’un délai supplémentaire était nécessaire, alors que Moscou a suggéré "un plus ample examen". Si aucun commentaire n’a été fait par la délégation française qui accompagne le président français à New York, on laisse planer le doute sur l’utilité du maintien de l’opération "Licorne", alors que le processus de paix piétine. "Peut-on laisser "Licorne" dans de telles conditions ?", s’interroge un diplomate sous le couvert de l’anonymat.

Philippe BOLOPION et Béatrice GURREY

Nettoyage d’une décharge toxique, à Abidjan, le 17 septembre 2006

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