retour article original

lundi 27 février 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique Côte d’Ivoire
Le Temps, 21 septembre 2006

Côte d’Ivoire : Trafigura et l’enquête sur les déchets toxiques d’Abidjan

par Christian LECOMTE


Le Probo Koala

« Les déchets toxiques à l’origine de la pollution qui a fait sept morts à Abidjan proviennent de l’industrie pétrochimique ou d’une raffinerie », a confié, mercredi 20 septembre 2006 au matin, au Temps, le chimiste suisse Rudolph Walder, de retour d’un séjour d’une semaine en Côte d’Ivoire. « Ces déchets sont évidemment extrêmement dangereux », poursuit cet expert auprès de la Mission de la coordination et d’évaluation des catastrophes à l’ONU, qui par ailleurs déplore que certains de ses propos tenus devant la presse avant son départ de la capitale ivoirienne aient été mal interprétés. « On me fait dire que le déversement de ces produits constitue une infraction aux lois internationales sur le traitement des déchets toxiques, ce que je n’ai jamais affirmé. D’autre part, je n’ai jamais parlé de déchets pétrochimiques soi-disant « purs ». Enfin, il n’est pas de ma compétence de parler de Trafigura. Je ne connais pas Trafigura », conclut-il. A affaire délicate, communication délicate car rien ne paraît simple dans la catastrophe sanitaire et écologique qui, sur fond de guerre civile et de crise politique, empoisonne depuis un mois la capitale ivoirienne.


Rappel des faits : dans la nuit du 19 août au 20 août 2006, 581 tonnes de déchets toxiques sont déversées dans une dizaine de décharges publiques de la ville. Les émanations extrêmement volatiles ont causé la mort de sept personnes -24 autres sont encore hospitalisées- et elles ont été à l’origine de plus de 37000 consultations médicales. Les déchets ont été acheminés par voie maritime par le Probo Koala, un tanker grec battant pavillon panaméen loué par Trafigura Beheer BV, société de droit néerlandais dont le siège est à Lucerne, en Suisse, et qui est spécialisée dans le négoce international de pétrole et de métaux de base. A Abidjan, c’est une société locale opaque, Tommy, qui les a ensuite déversés à l’air libre autour de la ville.

Vue d’une décharge toxique, à Abidjan, le 12 septembre 2006

Trafigura, qui ne s’adresse à la presse que par les services d’une agence de communication parisienne, a assuré que les déchets incriminés étaient un mélange de gazole, d’eau et de soude caustique résultant du nettoyage des cuves du navire, « des eaux de lavage (slops), comme c’est la pratique courante dans le transport maritime ». Selon les experts internationaux et les responsables de l’OMS envoyés sur place, les déchets renfermeraient en réalité du sulfure d’hydrogène, une substance mortelle si elle est inhalée en grande quantité. Eaux usées ou résidus de raffinage ? Les informations provenant de la capitale ivoirienne que Rudolph Walder a confirmées au Temps font pencher la balance vers la seconde hypothèse. Deux hauts cadres français de Trafigura, Claude Dauphin, directeur, et Jean-Pierre Valentini, responsable de la zone Afrique de l’Ouest, ont été mis en examen, lundi 18 septembre 2006, puis écroués à la prison d’Abidjan, pour empoisonnement et infractions aux lois sur les produits toxiques.

Manifestation contre les déchets toxiques, à Abidjan, le 4 septembre 2006

L’enquête se resserre désormais sur les Pays-Bas, éclaboussés par un début de scandale. Les déchets auraient en effet été d’abord déchargés à Amsterdam, puis rechargés et exportés, en totale infraction avec les conventions européennes. Le secrétaire d’Etat néerlandais à l’Environnement avait assuré que les déchets n’étaient pas dangereux et n’avaient donc pas besoin d’une autorisation d’exportation. L’ONU, de son côté, devrait examiner dans quelle mesure la multinationale a enfreint les lois internationales sur le traitement des déchets toxiques. Pour sa défense, la compagnie, qui se déclare surprise par l’arrestation de ses deux représentants « qui accompagnaient une mission humanitaire constituée par Trafigura pour prêter assistance aux autorités dans le cadre de la crise des déchets », précise que la nature des déversements a été communiquée aux autorités ivoiriennes et que « les slops du Probo Koala ont été confiés à la compagnie Tommy, entreprise locale agréée spécialisée dans la gestion des déchets ». La société souligne par ailleurs qu’elle respecte la Convention de Bâle, qui protège les pays pauvres afin qu’ils ne deviennent pas les poubelles des nations les plus riches.

Un navire quitte le port d’Amsterdam

Trafigura possède plus de cinquante bureaux de négoce dans le monde

Fondé, en 1993, par d’anciens collaborateurs de l’homme d’affaires américain Marc Rich, condamné dans son pays pour une fraude fiscale de grande ampleur, puis gracié par l’ancien président, Bill Clinton, le groupe Trafigura Beheer BV (un millier d’employés, 30 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2005) est enregistré aux Pays-Bas, pour bénéficier des protections fiscales très avantageuses que la législation néerlandaise réserve aux sociétés étrangères. La société, dont le véritable siège se situe à Lucerne, possède cinquante-cinq bureaux de négoce répartis dans trente-six pays.

Vue de Luzern, en Suisse

L’ouverture d’une enquête sur le contenu précis du Probo Koala, le navire affrété par l’entreprise, dans le cadre du déchargement sauvage de déchets toxiques à Abidjan, rappelle que Trafigura a déjà eu affaire à la justice dans le cadre du programme « Pétrole contre nourriture » en Irak. En mai 2006, Trafigura a reconnu avoir violé la loi fédérale américaine et l’embargo onusien imposé sur le gouvernement de Saddam Hussein de l’époque. Sur certaines transactions menées par Trafigura après 1991, les bénéfices retirés de la vente de pétrole allaient non pas au programme d’aide humanitaire de l’ONU destiné au peuple irakien, mais vers des fonds privés. Trafigura a plaidé coupable devant un tribunal du Texas et a payé une amende de près de 20 millions de dollars. Le groupe, qui a expliqué que le pétrole irakien n’avait jamais été une part importante de ses activités (les chargements en question ont représenté moins de deux pour cent du chiffre d’affaires), a tenté par la suite de se dédouaner en faisant porter la responsabilité du détournement sur un tiers contractant, qui aurait délibérément violé les règlements de l’ONU « malgré les garanties exigées par Trafigura et reçues à l’époque par ce tiers ».

Christian LECOMTE

Des Ivoiriens victimes d’intoxication font la queue pour une consultation médicale, à l’hôpital Abobo d’Abidjan, le 17 septembre 2006

Si vous souhaitez soutenir l’activité du site web interet-general.info, vos dons sont les bienvenus sur le compte de la Banque cantonale de Genève No Z 3267.34.01 Clearing bancaire (CB) : 788 IBAN CH48 0078 8001 Z326 7340 1

Compte de chèque postal : 12-1-2

Veuillez libeller les chèques au nom de : interet-general.info

AUTEURS 

  • Christian LECOMTE

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source