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Le Temps, 12 octobre 2006

Djibouti : Comment les experts ont percé l’énigme de l’assassinat de Bernard Borrel

par Sylvain BESSON


Vue du port de Djibouti

En juin 2002, une tâche macabre fut assignée au directeur de l’Institut de médecine légale de Lausanne, en Suisse, Patrice Mangin. Il s’agissait d’autopsier, avec d’autres experts, un corps enterré six ans et demi plus tôt : celui de Bernard Borrel, magistrat et coopérant français bizarrement « suicidé », en 1995, à Djibouti, sur une falaise rocheuse dominant la mer Rouge. Quelques mois après avoir examiné les restes du magistrat sous les néons de l’institut médico-légal de Toulouse, les experts ont rendu leur conclusion : Bernard Borrel, censé s’être immolé par le feu, ne s’est pas suicidé. Aujourd’hui, cette mort inexpliquée est devenue une affaire d’Etat qui illustre des maux bien français : lenteur de la justice, opacité du pouvoir et incapacité de la République à faire la lumière sur les « affaires » qui touchent certains points sensibles, en l’occurrence les intérêts stratégiques de la France en Afrique.

Djibouti


Le dossier aurait sans doute été enterré sans l’opiniâtreté de la veuve, Elisabeth Borrel. C’est elle qui a obtenu l’autopsie décisive menée par le Lausannois et ses collègues, « la seule qui ait été sérieuse et techniquement complète », comme elle l’a expliqué au Temps. Cet examen a permis de découvrir des fractures et des traces d’ADN provenant de tiers, qui cadrent mal avec la thèse du suicide. Un spécialiste suisse des incendies, Jean-Claude Martin, ancien professeur à l’Institut de police scientifique de l’Université de Lausanne, a fait une autre découverte cruciale : le corps de Bernard Borrel a été enflammé par deux liquides distincts, versés en deux endroits différents du corps. Or sur place, les enquêteurs n’ont retrouvé qu’un seul bidon d’essence. L’autre a dû être emporté après sa mort. « C’est fondamental : cela prouve qu’il a été assassiné », estime Elisabeth Borrel, qui est elle-même magistrate. Dans l’enquête sur la mort de son mari, les autorités françaises ont d’abord fait preuve d’un inexplicable parti pris en faveur de la thèse du suicide. Un camarade de promotion d’Elisabeth Borrel, devenu conseiller à l’Elysée, lui aurait ensuite tenu ces propos : « Si c’est un assassinat, je crains que tu ne saches jamais rien. » De nombreux juges ont été chargés du dossier, ce qui a fait traîner la procédure en longueur.

Bernard Borrel

Finalement, les soupçons se sont portés sur l’entourage du président de Djibouti, Ismaïl Omar Guelleh, maître incontesté de ce petit Etat qui abrite une importante base militaire française. Un mandat d’arrêt vient d’être lancé contre deux responsables de son administration, le procureur de la République et le chef des services secrets, qui auraient fait pression sur des témoins. Deux autres mandats, visant les auteurs présumés du meurtre, sont bloqués par la justice française dans l’attente d’une expertise ADN. Les mobiles possibles du crime sont nombreux : Bernard Borrel avait peut-être découvert des informations sur la corruption du régime djiboutien ou des trafics par des expatriés. Il s’intéressait aussi à un curieux attentat commis en 1990, dont certains Djiboutiens pensent qu’il a servi à justifier le maintien de la base française dans leur pays.

Ismaïl Omar Guelleh

Après avoir survécu à deux cancers, aux moqueries des collègues qui la disaient folle et à l’indifférence de l’Etat, Elisabeth Borrel n’est même pas écœurée. « Je suis une grande déçue des institutions », explique-t-elle sobrement. Elle pense que la vérité éclatera un jour, « parce que trop de gens savent ». Le journaliste Bernard Nicolas, coauteur du livre* qu’elle publie, n’est pas aussi catégorique : en France, certaines affaires sensibles ne sont jamais élucidées. Si le dossier Borrel connaissait un sort différent, ce serait un triomphe pour les techniques de police scientifique. Dans ce domaine, les experts lausannois sont en train de se tailler une solide réputation internationale. En 2003, l’Institut de médecine légale avait déjà été sollicité pour identifier le corps du journaliste ukrainien Georgy Gongadze, un opposant qui gênait le gouvernement de l’époque. « Le fait qu’on soit en Suisse nous permet de donner un avis extérieur sur des affaires internes délicates », estime son directeur Patrice Mangin. « En l’espèce, je crois que notre intervention n’a pas été inutile. »

Sylvain BESSON

* Un juge assassiné, Elisabeth Borrel et Bernard Nicolas, Paris, Flammarion, 2006.

Elisabeth Borrel

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