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mardi 28 février 2017
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Le partage de la Palestine et la création d’Israël (2ème partie)

par Harry S. TRUMAN


Vue de la Maison Blanche

Après une nouvelle étude, puis des consultations avec Dean Acheson et d’autres conseillers (Byrnes était à Paris), j’envoyai ce message à Attlee :


« 8 mai 1946. Président à premier ministre Attlee.

Après avoir étudié longuement les mesures qui devraient être prises au sujet de la Palestine, je suis convaincu que la première chose à faire est de mettre en train les consultations avec les juifs et les Arabes comme nos deux gouvernements s’y sont engagés.

J’estime que le rapport de la commission d’enquête mixte anglo-américaine fournit une base pour de telles consultations et j’envisage l’adoption de la procédure suivante, sur laquelle je serais heureux d’avoir votre avis :

Le gouvernement américain soumettra dans un avenir immédiat le rapport à l’étude des organisations juives et arabes spécifiées ci-dessous, de même qu’au gouvernement des Etats arabes avec lesquels il entretient des relations, en les priant de transmettre leur point de vue à ce sujet dans un délai précis, disons deux semaines. Au reçu de leurs commentaires, le gouvernement américain consultera le gouvernement britannique, puis se préparera à préciser son attitude à l’égard du rapport dans son ensemble et à publier une déclaration concernant la mesure dans laquelle il est prêt à accepter le rapport comme base de sa politique palestinienne.

J’imagine que le gouvernement britannique désirera prendre des mesures concordantes et je serais heureux de savoir si cette hypothèse est exacte. Etant donné l’urgence de toute la question concernant l’admission en Palestine des 100000 juifs dont l’entrée est recommandée par la commission, j’espère sincèrement qu’il sera possible de mettre en train et d’achever les consultations avec les Arabes et les juifs dans les plus brefs délais possible.

Les organisations et groupes en question seraient :

Le comité d’urgence sioniste américain - la commission juive américaine - la conférence juive américaine - le conseil américain pour le judaïsme - le congrès juif américain - l’institut pour les affaires américaines arabes - Agudas Israël pour l’Amérique - la nouvelle organisation sioniste américaine - l’agence juive - la ligue des Etats arabes - le haut comité arabe - les gouvernements de l’Irak, de la Syrie, du Liban, de l’Egypte, de la Transjordanie, de l’Arabie séoudite et du Yemen. »

Réponse de Attlee aux propositions de Truman

Attlee répondit aussitôt pour me demander le temps de discuter de cette affaire avec son ministre des Affaires étrangères, Bevin, qui se trouvait à Paris comme Byrnes et, de fait, je reçus, trois jours après, un message plus détaillé du premier ministre.

Les Britanniques désiraient qu’avant l’annonce publique d’une politique précise, le plus grand nombre possible des difficultés prévisibles fussent aplanies.

Dans son second message du 10 mai 1946, Attlee déclarait que son gouvernement acceptait de mettre en train le plus rapidement possible des consultations avec les Juifs et les Arabes, mais faisait remarquer que la Grande-Bretagne se trouvait à l’époque engagée dans des négociations importantes et délicates avec l’Egypte et suggérait d’attendre au 20 mai, ou plus tard.

Il déclarait également qu’une période de deux semaines était trop courte pour que les parties intéressées pussent se préparer à la conférence et qu’il leur faudrait un mois ; il ajoutait que certaines dispositions devraient être prises pour étudier les conclusions ultimes, dans leurs rapports avec les engagements financiers et militaires qu’elles entraîneraient.

Protestations arabes

Entre temps, la voix des pays arabes s’était faite entendre. En effet, leurs représentants diplomatiques à Washington s’étaient rendus en corps auprès du secrétaire d’Etat par intérim, Acheson, pour protester contre les recommandations de la commission.

Des Palestiniens sont fouillés par des policiers militaires britanniques à la recherche d’armes, à Jérusalem, en 1946

Décision de Truman

Je me rendais bien compte des difficultés auxquelles se heurtait Attlee, tout en refusant d’admettre la nécessité de nouveaux retards ; je décidai donc que j’accèderais à son désir de voir repousser les communications aux Arabes et aux Juifs jusqu’au 20 mai 1946, mais, à partir de cette date, j’entendais que l’étude et la solution de tout le problème soient menées avec la plus extrême diligence.

Message de Truman à Attlee

Le 16 mai 1946, je tins une longue conférence avec Dean Acheson, au sujet de la question palestinienne, à la suite de quoi j’envoyai le message suivant à Attlee :

« J’ai très soigneusement étudié vos deux messages concernant la Palestine, et je suis heureux de constater que vous-même et vos collègues partagez notre point de vue sur la nécessité d’une collaboration étroite entre nos deux gouvernements.

Nous poursuivons les préparatifs pour les consultations avec les Arabes et les juifs de manière que la communication puisse leur être faite le 20 mai 1946. J’espère que cette manière de procéder vous conviendra, et que votre gouvernement prendra des mesures concurrentes. Je suis toujours extrêmement désireux que ces consultations soient achevées dans les plus brefs délais possible, mais puisque vous estimez qu’une période de deux semaines serait trop courte, j’accepte de la porter à un mois. Nous sommes en train de rédiger un mémorandum couvrant tous ces points et qui sera remis aux représentants arabes et juifs, au moment où leur point de vue sur le rapport de la commission leur sera demandé ; nous ferons tenir par avance un exemplaire de ce mémorandum à votre gouvernement. Nous tenons pour acquis que votre gouvernement nous transmettra également par avance le texte de tout mémorandum du même ordre dont il pourrait éventuellement décider l’usage.

En ce qui concerne la question des études que pourraient faire les experts de nos deux gouvernements concernant certains problèmes découlant du rapport, nous poursuivons la mise en place d’un organisme approprié dont les membres sont pris parmi les personnalités de mon gouvernement. Toutefois, comme l’ambassade de Grande-Bretagne en a déjà été informée par le département d’Etat, nous estimons qu’il ne serait pas opportun que ces discussions entre experts précèdent les demandes que nous adresserons aux Arabes et aux juifs, pour connaître leur point de vue. A notre avis, les consultations pourraient servir à clarifier les problèmes en jeu et à rétrécir le champ de la discussion des experts. Par contre, nous estimons que des discussions au moins préliminaires pourraient commencer dès que les points de vue auraient été demandés. Dans cet ordre d’idées, il nous serait excessivement utile d’avoir le plus rapidement possible quelques indications sur les sujets qui, dans l’esprit de votre gouvernement, devraient servir de base à ces discussions, aussi bien que toutes les suggestions détaillées que vous voudrez bien présenter.

Nous avons noté votre proposition en vue d’une conférence éventuelle qui comprendrait des représentants juifs et arabes. Nous estimons qu’il s’agit là d’un projet que nos deux gouvernements devraient garder présent à l’esprit pendant les consultations avec les parties intéressées et que la possibilité d’une telle conférence ne devrait pas être écartée, si les résultats des entretiens indiquent qu’elle pourrait être utile. Pour l’instant, je ne me sens pas en mesure de vous donner une réponse plus précise sur ce point. »

Vue de Haïfa

Messages de Truman aux dirigeants arabes

Des messages personnels furent envoyés aux chefs des Etats arabes qui avaient soutenu leurs ministres en m’adressant directement des télégrammes ; ils étaient, en substance, similaires à celui que je reproduis ci-dessous :

« 17 mai 1946. Son Altesse Royale, le Prince Abdul Ilah, Régent du Royaume d’Irak.

J’ai l’honneur de vous accuser réception de votre télégramme du 9 mai 1946 et j’ai bien pris note des vues de votre gouvernement telles qu’elles y étaient exprimées en ce qui concerne le rapport de la commission d’enquête anglo-américaine.

Vous vous rappellerez qu’en nombre d’occasions le gouvernement des Etats-Unis a informé les gouvernements arabes que, selon lui, aucune modification ne devrait être apportée à la situation de base en Palestine sans consultations préalables avec les dirigeants arabes et juifs.

Vous pouvez être assuré par conséquent qu’aucune décision concernant le rapport de la commission ne sera prise sans consultations préalables avec le gouvernement de l’Irak.

Je désire également, en cette occasion, adresser à Votre Altesse mes compliments personnels et mes meilleurs vœux pour la prospérité de Son peuple.

Harry S. TRUMAN »

Vue de Jérusalem

Déclaration de Attlee à la Chambre des Communes

En Angleterre, la réaction officielle au rapport de la commission anglo-américaine ne fut guère encourageante. Aussitôt après sa publication, Clement Attlee déclara à la Chambre des Communes qu’avant de prendre la moindre mesure concrète, son gouvernement demanderait aux Etats-Unis de partager les nouvelles responsabilités militaires et financières qui, selon lui, ne pouvaient pas manquer d’en découler ; il assura également qu’une immigration massive en Palestine ne pourrait pas reprendre tant que les groupes juifs illégaux qui avaient pris les armes ne seraient pas éliminés.

Vue de Londres

Accusations britanniques

Au cours des semaines suivantes, la presse britannique adopta un ton rien moins qu’amical, beaucoup de ses organes écrivant ou insinuant ce qu’Ernest Bevin devait dire plus tard, dans un discours, le 12 juin 1946, à savoir que, si nous nous intéressions tant à l’entrée des Juifs en Palestine, c’est que nous ne voulions pas d’eux aux Etats-Unis.

La position de l’état-major interarmes des Etats-Unis

Je me rendais bien compte qu’il serait difficile d’obtenir une action positive de la part des Britanniques, mais si des clameurs nombreuses s’élevaient, aux USA, pour demander que quelque chose fût fait, le pays n’était pourtant ni disposé, ni préparé à assumer des risques et des obligations pouvant nous amener à faire usage de la force militaire. Néanmoins, je voulus avoir en main l’estimation complète des éléments militaires de la situation et je chargeai Dean Acheson de demander leur opinion aux chefs d’état-major interarmes.

Dean Acheson

Ils recommandèrent vigoureusement de ne pas engager de troupes américaines pour mettre à exécution les recommandations de la commission et conseillèrent de ne rien faire qui pût provoquer, en Palestine, des répercussions que les troupes britanniques ne seraient pas en mesure de dominer ; tel devait être, d’après eux, notre principe directeur lorsqu’il s’agirait d’exécuter les modalités du plan.

Ils notaient également que, si jamais la question d’un éventuel emploi d’unités américaines se posait, nous ne pourrions disposer que d’un nombre d’hommes extrêmement limité, étant données les tâches dont nous poursuivions déjà l’accomplissement. Elles pourraient suffire à aider au rétablissement de l’ordre en Palestine, mais nos chefs militaires estimaient que le choc politique provoqué par la réapparition de forces armées américaines au Moyen-Orient risquerait, et sans profit pour quiconque, de faire surgir dans toute la région des troubles dont la gravité serait incomparablement plus grande que toutes les difficultés locales.

Nos chefs d’état-major étaient également d’avis que mettre en œuvre, par la force, les recommandations du rapport causerait un préjudice sérieux aux intérêts britanniques et américains dans la plus grande partie du Moyen-Orient et, si pareille chose devait se produire, ils craignaient que l’URSS pût supplanter les deux nations occidentales et assurer à leur place son influence et sa puissance dans ces régions.

A tout ceci, ils ajoutaient encore que le contrôle des pétroles au Moyen-Orient était une considération très sérieuse et concluaient, par conséquent, qu’aucune action ne devait être entreprise qui pût entraîner l’emploi de forces armées américaines, ou détourner les peuples du Moyen-Orient des puissances occidentales, puisque nous avions, dans ces régions, des intérêts vitaux liés à notre sécurité.

Ce rapport définissait, sans équivoque possible, la position de nos chefs militaires : ils se préoccupaient avant tout des pétroles du Moyen-Orient et, dans un avenir plus lointain, du danger de voir les Arabes, rendus hostiles par l’action occidentale en Palestine, faire cause commune avec la Russie. Ce second argument, en particulier, était de ceux que je n’avais jamais perdu de vue. La pression exercée contre la Turquie et les incidents en Iran étaient autant d’indices qui prouvaient trop clairement que l’URSS ne demandait qu’à accueillir les Arabes dans son camp.

Nouvel échange de messages entre Truman et Attlee

Le premier ministre britannique me câbla, le 27 mai 1946, pour m’envoyer la liste des sujets qui, selon lui, devraient être examinés par nos experts lorsqu’ils se réuniraient. Des dix recommandations de la commission, les Britanniques n’avaient pas tiré moins de 43 « sujets » qu’ils estimaient nécessaires de faire discuter par les experts.

Je jugeai aussitôt qu’une telle procédure ne pourrait servir qu’à retarder tout secours pour les 100000 Juifs sans asile que nous voulions toujours voir admettre en Palestine ; je répondis donc que ce problème devait être abordé sans délai, avant même que les experts soient prêts à étudier les autres points énumérés par les Britanniques. J’offris l’aide des Etats-Unis pour fournir des transports et des logements provisoires à ces immigrants, répétant que ma préoccupation essentielle était de soulager leurs souffrances en faisant admettre ces 100000 personnes dans le pays où elles voulaient établir leur foyer.

La réponse du premier ministre à ma proposition fut négative : les Britanniques ne voulaient pas discuter l’affaire des 100000 immigrants sans la lier à tous les autres aspects du problème palestinien.

J’écrivis à Attlee que je comprenais bien son point de vue, mais que je ne voyais pas pourquoi il serait impossible de prendre immédiatement toutes dispositions pour l’admission des 100000, de façon qu’il n’y ait plus aucun retard une fois que les experts se seraient mis d’accord sur les questions plus générales.

Il me câbla alors qu’il avait nommé, le 14 juin 1946, une délégation britannique qui examinerait avec la nôtre les conclusions de la commission.

Entre temps, j’avais chargé les secrétaires d’Etat, à la Guerre et au Trésor, de former un comité ministériel avec suppléants, pour conférer, avec les Britanniques, au sujet de la Palestine. Henry F. Grady, qui revenait de Grèce, où il était à la tête des observateurs américains envoyés dans ce pays à l’occasion des élections nationales, fut nommé président des suppléants.

Ces derniers étudièrent soigneusement tous les points énumérés par les Britanniques dans leur liste de sujets à discuter et, vers la fin du mois de juin 1946, Attlee m’écrivit qu’il était prêt à mettre en train les pourparlers communs.

Terrorisme juif en Palestine

Les efforts que je faisais pour amener les Britanniques à assouplir les règlements de l’immigration en Palestine auraient peut-être été accueillis avec plus de sympathie, si les actes de terrorisme ne s’étaient pas multipliés en Palestine. Il y avait, là-bas, des groupes armés d’extrémistes qui se rendirent coupables de nombreux forfaits.

Le 16 juin 1946, huit ponts sautèrent, près de la frontière transjordanienne, et deux autres explosions eurent lieu à Haïfa ; le lendemain, une bataille rangée, entre juifs et troupes britanniques, fit rage dans cette même ville, après que des explosions eurent provoqué un incendie et causé de graves dommages au centre de triage.

Des officiers britanniques étaient enlevés et d’autres mitraillés par des automobilistes qui passaient en coup de vent ; les explosions se multipliaient sans cesse et les Britanniques découvrirent que l’un des groupes extrémistes avait organisé un complot pour enlever le commandant en chef de leurs troupes en Palestine.

Des armes saisies par les Britanniques dans une colonie juive, en 1946

Mesures draconiennes des Britanniques

Le gouvernement de Londres décida alors de prendre des mesures draconiennes et Attlee me mit au courant de ces plans par avance, dans un message personnel en date du 28 juin 1946.

Il m’indiquait que le haut-commissaire avait été autorisé à adopter toutes les dispositions qu’il jugerait nécessaires, pour briser les organisations illégales, y compris l’arrestation de tout individu contre lequel on aurait pu relever la preuve évidente d’une part de responsabilité dans la campagne de violence ; il regrettait, m’écrivait-il, qu’une telle action soit devenue indispensable, alors que nous étions précisément en train de discuter le rapport de la commission anglo-américaine, mais son gouvernement avait été contraint d’en arriver à là conclusion suivante : « Nous ne pouvions plus, sans abdiquer notre responsabilité de gouvernement mandataire, tolérer des provocations aussi flagrantes et, pendant que les discussions concernant l’avenir de la Palestine suivent leur cours, l’ordre doit être maintenu et la légalité sauvegardée. »

Je lui répondis, le 2 juillet 1946 : « Votre message du 28 juin.

Je regrette avec vous que des mesures draconiennes soient jugées nécessaires par le gouvernement mandataire, pendant que les discussions du rapport de la commission anglo-américaine sont en cours. Je partage également votre espoir que la légalité et l’ordre seront maintenus par les habitants de la Palestine, cependant que des efforts sont faits pour trouver la solution d’une politique à long terme. »

Départ pour Londres du comité ministériel américain

En raison de l’explosion de la violence, en Palestine, les Britanniques désiraient que les discussions du comité mixte commencent dans les plus brefs délais possibles et, pour obliger Attlee dans cette affaire, je fis partir Grady et son groupe le 10 juillet 1946, c’est-à-dire une semaine plus tôt qu’il n’avait été prévu, en mettant à sa disposition un avion de la présidence.

Au cours des deux semaines qui suivirent, ce comité ministériel mixte siégea et délibéra à Londres.

Sachant combien les susceptibilités des Arabes et des juifs étaient vives, au sujet des problèmes étudiés, nous avions convenu, Attlee et moi-même, d’observer le plus strict secret jusqu’à ce qu’une entente pût être annoncée. Toutefois, des fuites se produisirent et, le 25 juillet 1946, la presse américaine publiait un compte rendu assez détaillé des recommandations du comité.

Les propositions du comité ministériel

En substance, il proposait de créer, en Palestine, un genre de système fédéral réunissant deux Etats autonomes, mais avec un gouvernement central très fort.

Sur un total de 116500 km2, 4000 environ devaient constituer un Etat juif ; le gouvernement central conserverait le contrôle des villes de Jérusalem et de Bethléem, ainsi que de la région la plus méridionale du pays, le Néguev ; le reste de la Palestine formerait un Etat arabe.

Mais le plan prévoyait aussi, et c’était là la disposition essentielle, des pouvoirs si étendus pour le gouvernement central que l’autorité des deux futurs Etats ne s’exercerait guère que sur des affaires purement locales ; parmi les domaines soumis au contrôle du gouvernement central se trouvait celui de l’immigration.

Le gouvernement des provinces devait être assuré par des assemblées élues, mais dont les présidents seraient nommés par les Britanniques, et aucun texte ne pourrait avoir force de loi sans l’assentiment de ces deux fonctionnaires désignés. L’exécutif eût été également nommé par les Britanniques, sous forme d’un conseil des ministres.

Refus des Arabes et des juifs

Ni les Arabes, ni les juifs n’approuvèrent ce plan. Il ne satisfaisait personne. Les Arabes allèrent jusqu’à critiquer la proposition du rapport qui prévoyait, de la part de l’Amérique, un don pur et simple de 50 millions de dollars aux Arabes de Palestine, pour aider à faciliter la transition.

Aggravation de la situation

La situation ne s’améliorait pas. Quelques jours auparavant, les terroristes juifs avaient fait sauter l’hôtel Roi David, à Jérusalem, causant ainsi un nombre considérable de victimes.

Vue de l’hôtel King David après un attentat de l’organisation terroriste juive Irgoun

Vue de l’hôtel King David après un attentat de l’organisation terroriste juive Irgoun

Il fallait, de toute évidence, trouver une solution, à la fois au problème des Juifs sans asile et à celui de l’agitation, qui allait grandissant dans le Proche-Orient.

J’étudiai, avec le plus grand soin, le plan proposé par Londres, mais je ne parvins pas à voir les résultats qui pourraient en découler, si ce n’est des désordres plus grands encore. Comme il subordonnait l’admission des 100000 à l’agrément des Arabes, aucun soulagement n’était donc à prévoir dans ce domaine-là non plus ; d’ailleurs, ce n’était pas du tout le genre de projet que j’avais espéré.

Truman renonce à soutenir le plan du comité ministériel

Comparé aux recommandations si humaines et si judicieuses faites auparavant par la commission d’enquête anglo-américaine, il semblait constituer un très net recul ; je me sentis donc tenu d’informer Attlee que le gouvernement des Etats-Unis ne serait pas en mesure de l’appuyer : « Après une nouvelle étude des recommandations proposées par les groupes américains et britanniques, lui écrivai-je, le 12 août 1946, et après une discussion approfondie, à laquelle ont pris part des membres de mon cabinet et d’autres conseillers, j’en suis arrivé, bien à regret, à la conclusion qu’il m’est impossible de donner mon appui officiel au plan, tel qu’il se présente à l’heure actuelle, sous forme d’un projet commun anglo-américain.

L’opposition à ce plan, dans mon pays, est devenue si intense qu’il serait impossible, la chose est claire désormais, de rallier en sa faveur un mouvement d’opinion publique suffisant pour permettre à mon gouvernement de lui donner un soutien efficace.

Etant donnés la situation critique, en Palestine, et le sort tragique des juifs européens sans asile, j’estime que la recherche d’une solution à ce problème difficile doit continuer. En conséquence, j’ai chargé notre ambassade à Londres de discuter avec vous, ou avec des membres du gouvernement britannique, certaines suggestions qui nous ont été faites et qui, d’après ce que je crois savoir, vous sont également soumises.

Dans le cas où il serait possible d’élargir suffisamment la future conférence, pour qu’elle soit en mesure d’étudier ces suggestions, j’espère de tout cœur qu’elle pourrait permettre à votre gouvernement d’adopter une politique telle que nous pourrions lui obtenir le soutien nécessaire dans notre pays et au Congrès, afin de lui fournir une aide financière et morale efficace. »

Déception de Attlee

Attlee m’accusa d’abord réception de mon message, puis m’envoya une réponse plus détaillée, le 18 août 1946, en me faisant remarquer qu’il avait été grandement déçu de constater que nous ne pouvions accorder notre appui au plan qui avait été recommandé par les délégations d’experts.

Il exprimait l’espoir que, de la conférence qui allait réunir les Arabes et les juifs « naîtrait quelque solution qui, même si elle n’était pas acceptée dans sa totalité par les deux parties, pourrait être mise en œuvre sans faire courir des dangers trop graves à la paix en Palestine, ou dans l’ensemble du Moyen-Orient ».

Un village palestinien

Situation apparemment insoluble

Mais, durant l’automne de 1946, la situation paraissait, comme je l’écrivais à un ami, « insoluble » ; « non seulement, indiquai-je dans cette lettre, les Britanniques réussissent, avec un rare bonheur, à embrouiller les choses autant qu’il est possible de les embrouiller, mais les juifs eux-mêmes sont en train de rendre la tâche à peu près impossible à ceux qui veulent les aider ».

Des terroristes juifs de l’Irgoun viennent de commettre un hold-up à la Jaffa Ottoman Bank de Jérusalem, le 13 septembre 1946. Le véhicule visible à l’arrière plan s’est arrêté pour récupérer les terroristes. Depuis l’arrière du véhicule, un complice tire sur les Palestiniens se trouvant dans la rue

Au premier plan, le cadavre d’un Palestinien abattu par des terroristes juifs de l’Irgoun, après le hold up de la Jaffa Ottoman Bank de Jérusalem, le 13 septembre 1946

Pressions sionistes

L’agence juive, porte-parole officiel des sionistes, venait juste d’annoncer qu’elle ne voulait même pas rencontrer les Britanniques, pour discuter leurs propositions. Pendant ce temps-là, les extrémistes juifs de Palestine continuaient leurs activités terroristes et les dirigeants juifs les plus éminents aux Etats-Unis exerçaient toutes sortes de pressions sur moi, pour m’amener à engager la puissance et les forces américaines pour soutenir leurs aspirations en Palestine.

Les Britanniques renoncent à résoudre le problème

Je me mettais bien à la place du gouvernement britannique, qui se trouvait harcelé par des difficultés dans tout l’empire, incapable de réunir les fonds ou les forces qui lui eussent permis de faire face à ses responsabilités, et pourtant désireux de conserver, dans toute la mesure du possible, son rang de puissance mondiale. Il avait consacré bien des années et des millions de livres à cultiver l’amitié du monde arabe, à la fois pour assurer la sécurité de la ligne de communications, vitale pour l’empire, qui passait par le canal de Suez, et pour avoir accès aux richesses pétrolières du Moyen-Orient. Il était compréhensible qu’il répugnât à exciter l’antagonisme des Arabes.

Ces derniers se montraient d’ailleurs aussi intraitables que les juifs. Ils avaient fait une apparition à la conférence de la Table Ronde que les Britanniques avaient réunie à la fin du mois de janvier 1947, mais sans vouloir démordre de leur position, à savoir que la Palestine était un Etat arabe et devait le rester.

Un camion surchargé d’Arabes armés, en 1947

L’affaire palestinienne est soumise à l’ONU

En conséquence, les pourparlers se terminèrent sur un échec, le 4 février 1947, et les Britanniques décidèrent alors de soumettre toute l’affaire aux Nations Unies ; cette décision fut annoncée, à Londres, le 14 février 1947.

Bien entendu, de nombreuses critiques s’élevèrent, surtout sur la manière dont le ministre des Affaires étrangères, Bevin, avait traité le problème. Il est certain qu’il n’avait rien arrangé lorsqu’il avait dit, devant un comité électoral du Labour Party, que la faute revenait aux sionistes américains et, par la suite, lorsqu’il avait assuré, à la Chambre des communes, que tout se serait arrangé si je n’avais pas mis des bâtons dans les roues en m’acharnant à vouloir faire entrer 100000 juifs en Palestine.

Il faisait évidemment allusion à une déclaration que j’avais publiée le 4 octobre 1946, jour qui se trouvait précisément être celui de la fête juive du Yom Kippour ; il est courant que les présidents fassent des déclarations, au moment de cette fête, aussi la date que j’avais choisie n’avait-elle rien d’extraordinaire, et je m’étais contenté de répéter ce que j’avais déjà dit souvent, c’est-à-dire que je voulais voir 100000 juifs admis en Palestine.

Quelques jours plus tard, le gouverneur Dewey devait assurer qu’il faudrait en accueillir plusieurs centaines de milliers et, sur ce, Bevin assurait, à la Chambre des communes, que j’avais fait cette déclaration pour prévenir celle de Dewey, en d’autres termes, que je n’avais adopté ma position que pour des raisons purement politiques.

Il s’agissait là d’une remarque fort peu diplomatique, presque hostile, à la vérité, de la part du ministre des Affaires étrangères de la Grande-Bretagne, à l’endroit du président des Etats-Unis. Il savait fort bien que cette position était la mienne depuis toujours.

Bien entendu, le président des Etats-Unis ne peut pas passer son temps à répondre aux attaques et insinuations dirigées contre sa personne, car, s’il le faisait, il n’aurait pas le loisir d’accomplir une autre besogne. C’est pourquoi, bien qu’indigné par l’accusation injustifiée de Mr Bevin, je chargeai Charlie Ross de publier une déclaration, très modérée et entièrement impersonnelle, pour indiquer que l’admission de 100000 juifs en Palestine avait été la pierre angulaire de toute notre politique dans ce domaine, depuis la première lettre que j’avais adressée à Attlee, au mois d’août 1945.

La requête britannique officielle demandant que l’assemblée générale étudiât le problème palestinien fut remise aux Nations Unies, le 2 avril 1947.

Des soldats britanniques à Jaffa, en 1947

Commission spéciale de l’ONU

Le gouvernement de Londres suggérait également qu’une session extraordinaire fût convoquée immédiatement, pour autoriser la création d’une commission spéciale qui pourrait se livrer à une étude préliminaire.

Mr Bevin avait dit, le 18 février 1947, à la Chambre des communes, qu’ « après deux mille ans de conflits, un retard de douze mois ne pouvait pas passer pour être bien considérable ». Cette déclaration brutale, avec ce qu’elle comportait d’indifférence pour la souffrance humaine, avait provoqué, même en Angleterre, de vives réactions et des demandes d’action rapide.

Le 14 mai 1947, l’assemblée générale créa une commission spéciale pour la Palestine et cet organisme, au sein duquel aucune des puissances que l’on appelle grandes n’était représentée, tomba d’accord pour estimer qu’il convenait de mettre fin au mandat britannique en Palestine et d’accorder au pays une forme d’indépendance, dont les modalités devraient être mises au point sous les auspices de l’ONU.

Sa majorité recommandait, ensuite, que cette indépendance prît la forme des deux Etats séparés, l’un juif, et l’autre arabe, liés par une union économique. Toutefois, la ville de Jérusalem serait placée sous le trusteeship direct de l’ONU.

Le plan de partition de la Palestine de l’ONU en 1947

Réactions des juifs et des Arabes aux propositions de la commission spéciale de l’ONU

Les juifs accueillirent ce rapport avec des sentiments assez mitigés. Certains d’entre eux voulaient que toute la Palestine devînt un Etat juif, mais la plupart d’entre eux virent, dans la séparation proposée, la possibilité de réaliser leur rêve d’un Etat juif dans la « patrie » tant désirée.

La réaction des Arabes fut beaucoup plus nette : le projet ne leur plaisait pas, et ils firent comprendre clairement que la division du pays se heurterait à leur opposition par la force.

Appel de la Ligue arabe à une action militaire

Les déclarations publiques des dirigeants arabes se firent belliqueuses et provocantes. Le 9 octobre 1947, je fus informé que le conseil de la Ligue arabe avait demandé aux gouvernements de ses Etats membres de masser, le long de la frontière palestinienne, des troupes prêtes à passer à l’action ultérieurement.

Truman soutient le plan de partage de la commission spéciale de l’ONU

Je donnai des instructions au département d’Etat, pour qu’il accordât l’appui de l’Amérique au plan de partage.

J’étais d’avis que le partage envisagé, pour la Palestine, pourrait préparer les voies d’une collaboration pacifique, entre les Arabes et les juifs. Malgré la difficulté de rapprocher les deux parties, dans les circonstances d’alors, il me semblait que le plan des Nations Unies, prévoyant l’union économique des régions séparées, pourrait éventuellement amener juifs et Arabes à travailler côte à côte, en bons voisins.

Des parachutistes britanniques en Palestine, en 1947

Espoirs à long terme

Je m’intéressais à l’histoire de cette région depuis bien des années. Je savais qu’elle avait été, autrefois, le siège de grandes puissances mondiales, et qu’elle avait nourri des millions d’habitants. Les empires de Nabuchodonosor et de Darius, de même que le royaume de Ramsès 2, dans la vallée du Nil, avaient utilisé toutes les richesses de ces terres ; mais, après la disparition de ces grands empires, les divisions, les guerres intérieures, avaient amené un déclin général. Sauf pendant une courte période, les Arabes n’avaient jamais rendu à ces pays l’influence et la force qu’ils avaient possédées autrefois, bien que certains des éléments subsistassent encore en puissance.

J’avais l’impression qu’un programme de développement pourrait être mis au point, de façon à établir un grand système industriel sous la direction des juifs, le potentiel de production de la région étant utilisé pour le bénéfice mutuel des Arabes et des juifs. Toute cette région n’attend qu’une impulsion pour être mise en valeur et, si l’on y appliquait les méthodes dont nous avons fait usage dans le bassin du Tennessee, elle pourrait nourrir 20 à 30 millions d’habitants de plus. Frayer les voies à ce genre de progrès eût été, en vérité, une entreprise constructive et humanitaire, la meilleure façon d’exécuter les promesses données à l’époque de la Première guerre mondiale.

Telles étaient les pensées que je retournais, dans mon esprit, au sujet de l’avenir de cette région, et la proposition de partage me paraissait être le moyen le plus pratique de progresser dans cette direction.

Sur le lieu d’un attentat, des soldats britanniques inspectent une route à la recherche de mines

Les considérations humanitaires toujours déterminantes pour Truman

J’avais toujours espéré que l’on pourrait arriver à une solution sans effusion de sang, car je ne voyais pas l’avantage de sacrifier cent mille vies humaines pour en sauver cent mille autres.

Mon objectif, aussi bien à l’époque que par la suite, c’était d’aider à tenir la promesse que constituait la déclaration Balfour et à sauver quelques-unes au moins des victimes du nazisme.

Je ne m’étais engagé ni à appuyer l’établissement d’une souveraineté en Palestine, ni à accepter un délai précis pour accomplir cette tâche. La politique américaine visait à permettre, par des moyens pacifiques, la création du foyer national juif promis et son accès facile aux juifs déplacés d’Europe.

L’Exodus, surchargé d’immigrants juifs, dans le port de Haïfa, en 1947

Malentendus

Toutefois, beaucoup d’israélites voulurent se persuader que notre politique palestinienne était identique au programme des sionistes qui réclamaient un Etat d’Israël ; chaque fois qu’une divergence se manifestait, ils nous accusaient d’être devenus pro-arabes. Quant à ces derniers, bien entendu, ils considéraient notre attitude d’un œil encore plus hostile et plus partisan.

La réalité toute simple c’est que notre politique était américaine, bien plutôt qu’arabe ou juive, et elle était américaine parce qu’elle visait à la solution pacifique d’un problème qui menaçait la paix du monde ; elle était américaine parce qu’elle se fondait sur le désir de voir les promesses tenues et les souffrances humaines soulagées.

Sombres perspectives

Malheureusement, la politique partisane brouillait les cartes, non seulement aux USA, mais à l’étranger. Les juifs étaient pour le partage -mais pas tous. Les Arabes étaient contre -mais n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur le degré d’hostilité qu’ils éprouvaient à son égard. Les Britanniques, eux au moins, paraissaient unanimes : ils étaient résolus à se laver les mains de toute l’affaire.

Les perspectives paraissaient bien peu encourageantes. Ainsi que je l’écrivais à l’un de mes collaborateurs : « Je voudrais bien que le Tout-Puissant donnât un Isaïe aux enfants d’Israël, un saint Paul aux chrétiens et aux fils d’Ismaël un petit aperçu de la règle d’or. »

Des juifs membres de la Haganah tirent contre des Palestiniens, en 1947

Débat à l’assemblée générale de l’ONU

Mais l’affaire avait été remise entre les mains des Nations Unies et, fidèle à ma conviction qu’il fallait donner à l’organisation l’occasion de fonctionner, je comptais bien qu’une solution pourrait y être trouvée.

C’était ma réponse à tous ceux qui faisaient appel à moi dans ces jours de tension : l’assemblée générale des Nations Unies est en train de débattre la question et sa décision sera le reflet de la volonté des nations du monde.

Harry Truman en compagnie de Chaim Weizmann

Visite et lettre de Weizmann à Truman

C’est dans ce sens que je parlai au Dr Chaim Weizmann, le vénérable chef de l’organisation sioniste mondiale, lorsqu’il vint me voir le 19 novembre 1947 et, quelques jours plus tard, je reçus de lui une lettre qui met en lumière certaines des difficultés de cette époque troublée : « New York, le 27 novembre 1947. Monsieur le Président.

L’amabilité avec laquelle vous avez bien voulu me recevoir, le mercredi 19 novembre, fait que j’ose m’adresser à vous en cette heure critique, chargée pour moi d’anxiété et d’angoisse. Je suis troublé d’apprendre de source absolument sûre, que des rumeurs sans fondement circulent à l’heure actuelle sur notre compte, rumeurs qui sont non seulement injustes, mais préjudiciables à notre cause.

Il est courant de prétendre, à Washington, que nos frères israélites ont exercé des pressions déplacées et excessives sur certaines délégations et ainsi « dépassé la mesure ».

Je ne peux répondre des personnalités sans mandat, mais je suis en mesure de vous assurer, Monsieur le Président, que cette accusation n’est nullement fondée en ce qui concerne nos représentants. Ils n’ont eu que des contacts très limités avec les délégations et se sont efforcés de leur exposer la situation sans parti pris. A aucun moment ils ne sont allés au-delà des limites de la persuasion légitime et modérée. Durant toute la présente assemblée, nous n’avons eu qu’une seule conversation avec certaines des délégations, entre autres celle de Grèce et du Libéria.

On exprime également la crainte que notre projet, en Palestine, puisse être utilisé pour faciliter l’infiltration des idées communistes dans le Moyen-Orient. Rien ne saurait être plus éloigné de la vérité. Nos immigrants d’Europe orientale sont précisément ceux qui quittent les régions soumises au communisme, dont ils tiennent à se désolidariser. Sinon, ils n’auraient aucune raison de partir. Si les Soviets avaient sérieusement essayé d’utiliser notre immigration comme véhicule de leur influence, ils auraient pu le faire facilement depuis des dizaines d’années.

Toutes les élections et toutes les observations faites en Palestine prouvent à quel point le communisme compte peu d’adeptes dans notre communauté. Une paysannerie instruite et une classe d’ouvriers hautement spécialisés, ayant un niveau de vie élevé, n’accepteront jamais cette doctrine. Où le danger est grand, c’est parmi les masses illettrées et appauvries qui ne ressemblent en rien à notre peuple. »

Pressions grandissantes des sionistes

Malheureusement, les affirmations du Dr Weizmann n’étaient exactes que dans la mesure où elles s’appliquaient à ses collaborateurs immédiats. En réalité, non seulement les Nations Unies étaient soumises à des pressions telles qu’elles n’en avaient encore jamais connues, mais la Maison Blanche, elle aussi, subissait un véritable tir de barrage. Je ne crois pas avoir jamais été l’objet d’une campagne de propagande aussi virulente.

L’acharnement de quelques-uns des dirigeants sionistes parmi les plus extrémistes, poussés d’ailleurs par des motifs politiques et maniant la menace politique, me gênait et m’ennuyait. Certains d’entre eux suggéraient même que nous fissions usage de notre influence pour amener des nations souveraines à voter favorablement à l’assemblée générale.

Truman ne veut pas d’Etats satellites des Etats-Unis

Or, je n’ai jamais approuvé la pratique qui consiste à ce que les forts imposent leur volonté aux faibles, qu’il s’agisse d’hommes ou de nations.

Nous avions aidé la Grèce, nous avions, en fait, tenu sur les fonts l’indépendance des Philippines, mais nous n’avions pas, pour cela, fait des satellites de ces nations, et nous ne songions pas à les obliger à voter comme nous, ni au sujet du partage de la Palestine, ni dans n’importe quelle autre circonstance.

Aucune politique américaine digne de ce nom ne transformera jamais aucune autre nation en satellite. L’un des principes essentiels de la civilisation des peuples démocratiques, c’est le respect de l’opinion d’autrui, qu’il soit faible ou fort, riche ou pauvre. Le genre d’ « intervention directe » que certains de mes correspondants avaient tentée, ne pouvait qu’encourir ma désapprobation.

L’assemblée générale de l’ONU vote le plan de partage de la Palestine

L’assemblée générale vota le plan de partage, le 29 novembre 1947, mais sans le mettre effectivement à exécution.

Au lieu de cela, elle se contenta d’approuver, à la majorité, les recommandations du comité spécial et chargea le conseil de sécurité de veiller à leur mise en œuvre. Par conséquent, une commission fut nommée pour diriger ce brûlot dans des voies pacifiques ; mais l’assemblée générale ne fixa ni une date, ni une procédure déterminée pour l’exécution des recommandations.

Je tiens à préciser ce point, parce que beaucoup de nos journaux avaient donné à croire que cette dernière avait approuvé un système particulier, alors qu’elle s’était contentée d’accepter un principe ; le moyen de le traduire en actes restait encore à trouver. Je n’avais pas cessé d’espérer que ce moyen serait pacifique, mais, à la vérité, les perspectives d’un arrangement non sanglant étaient bien réduites.

Les Britanniques annoncent la fin de leur mandat sur la Palestine

Les Britanniques, qui avaient toujours dit qu’ils « accepteraient » la décision de l’ONU, mais ne l’appliqueraient que si juifs et Arabes étaient d’accord, annoncèrent brusquement, le 3 décembre 1947, qu’ils considéreraient leur mandat comme expiré à la date du 15 mai 1948.

Préparatifs de guerre

Le même jour, les Arabes proclamaient à la face du monde qu’ils défendraient leurs « droits ».

Désormais, il ne se passait pas de jour qui n’apportât la nouvelle d’actes de violence en Terre Sainte.

Le 15 janvier 1948, l’agence juive avertissait les Nations Unies qu’une force de police internationale serait nécessaire pour rendre le partage effectif ; mais aucune unité de ce genre n’existait encore et en organiser une eût exigé une entente beaucoup plus complète que celle qui existait alors entre les puissances.

Cependant, le comité des Nations Unies pour la Palestine convint qu’une force de police serait indispensable et Trygve Lie, secrétaire général de l’organisation, entama de laborieuses discussions pour en mettre une sur pied.

Trygve Lie

Les juifs, se rendant compte qu’une action internationale, pour appliquer le plan adopté, avait peu de chances de se produire, annoncèrent alors qu’ils allaient former une milice nationale, ce sur quoi les Britanniques déclarèrent qu’ils l’interdiraient tant que leur mandat ne serait pas expiré.

Pendant ce temps, les Arabes tiraient des plans pour administrer toute la Palestine et les forces militaires de leurs Etats bordant ce pays commencèrent à franchir ses frontières de plus en plus ouvertement.

Le 13 février 1948, nos missions diplomatiques dans la région nous signalèrent que l’on s’attendait à ce que les Arabes engagent des opérations de grande envergure vers la fin du mois de mars.

Rejet, par les Arabes, d’un appel de Truman

Je lançai officiellement un appel aux dirigeants arabes, leur demandant de sauvegarder la paix et de faire preuve de modération, mais ils le rejetèrent carrément, accusant les Etats-Unis d’avoir contribué à l’agitation dans le Moyen-Orient en soutenant la cause sioniste. Ceci se passait le 17 février 1948.

Je donnai mon approbation à une proposition du département d’Etat qui prévoyait un recours aux pouvoirs de conciliation du conseil de sécurité. Il était évident qu’une menace sérieuse pour la paix du monde existait désormais, en Palestine, où les deux parties faisaient montre d’une égale intransigeance. Pourtant, nous voulions un règlement pacifique et nous faisions tous nos efforts pour l’obtenir, sans nous décourager.

Quelques exemples de pressions subies par Truman

Pendant les jours qui suivirent le vote sur le partage, à l’ONU, la pression exercée par les juifs, sur la Maison Blanche, ne diminua pas. Des individus isolés et des groupes me demandaient, en général sur un ton belliqueux ou tout larmoyant, d’arrêter les Arabes, d’empêcher les Britanniques de les soutenir, de fournir des soldats américains, de faire ceci et cela et tout le reste.

Je crois que je peux dire, malgré l’attitude de certains juifs, que je n’ai jamais douté du bien-fondé de ma politique. Naturellement, quand je parle des juifs, j’entends par là les sionistes fanatiques. Je sais que la plupart des Américains de religion juive, tout en espérant la restauration d’un foyer national juif, sont et ont toujours été américains d’abord.

Les pressions se faisant de plus en plus fortes, je me trouvai dans la nécessité de faire savoir que je ne voulais plus recevoir aucun des porte-parole de la cause sioniste dans ce qu’elle avait de plus extrême.

Intervention d’Eddie Jacobson

J’étais si troublé que je remis la visite du Dr Chaim Weizmann, qui était de retour aux Etats-Unis et m’avait demandé un entretien. Mais mon vieil ami Eddie Jacobson vint me voir, à la Maison Blanche, et me conseilla fortement de recevoir ce dernier le plus tôt possible.

Eddie, qui avait vécu, avec moi, les dures journées de la première guerre mondiale, n’avait jamais été sioniste et, pendant toutes les années que j’avais passées à Washington, il ne m’avait jamais rien demandé pour lui. Appartenant à la confession juive, il était profondément ému par les souffrances de ses coreligionnaires à l’étranger et m’avait parfois parlé, avant et après mon accession à la Présidence, de certains cas particuliers qui avaient été portés à sa connaissance, mais rarement. Le 13 mars 1948, il vint me voir à la Maison Blanche.

J’étais toujours très heureux de le rencontrer, car non seulement nous avions une foule de souvenirs communs, mais j’ai toujours eu l’amitié la plus cordiale pour lui ; il serait difficile de trouver un ami plus loyal.

Il me dit qu’il voulait me parler de la Palestine et je lui répondis que je préférerais de beaucoup qu’il n’en fît rien, car je désirais laisser l’affaire suivre son cours aux Nations Unies. Je ne crois pas que, pendant nos trente années d’amitié, un mot désagréable eût jamais été échangé entre nous et j’étais navré qu’il eût abordé ce sujet.

Il prit un air gêné, mais n’en continua pas moins ; il me demanda de ne pas oublier que certains des partisans du sionisme qui s’étaient adressés à moi n’étaient que des isolés et ne parlaient au nom d’aucun dirigeant responsable.

Je lui répondis que je respectais le Dr Weizmann, mais que, si je le recevais, notre entrevue ne ferait que provoquer de nouvelles interprétations erronées.

Eddie me montra alors du doigt une petite statue d’Andrew Jackson qui se trouvait dans mon bureau. « Voilà le héros de toute votre vie, n’est-ce pas, me dit-il. Vous avez probablement lu tous les livres qui ont été écrits sur lui ; je me rappelle, alors que nous avions le magasin, vous étiez toujours en train de lire des livres et des brochures, et il y en avait beaucoup sur Jackson. Vous avez fait placer cette statue devant le palais de justice de Jackson County, à Kansas City, quand vous l’avez construit ». Je me demandais où il voulait en venir, mais il continua : « Je n’ai jamais rencontré l’homme qui a été le héros de toute ma vie, me dit-il, mais j’ai étudié son passé, comme vous avez étudié celui de Jackson. Il est le plus grand juif vivant, le plus grand, peut-être, qui ait jamais vécu. Vous avez dit vous-même qu’il était un grand homme d’Etat et un vrai gentilhomme. Je parle du Dr Chaim Weizmann. Il est vieux et très malade, il a parcouru des milliers de kilomètres, et voilà, maintenant, que vous refusez de le voir ! Cela ne vous ressemble guère ».

Nouvelle visite de Weizmann à Truman

Eddie parti, je donnai des instructions pour que le Dr Weizmann soit reçu, à la Maison Blanche, le plus tôt possible, mais sa visite devait rester entièrement confidentielle. Sur mes ordres exprès, il fut introduit par la porte de l’Est et la presse n’imprima pas une ligne sur la rencontre, qui ne fit l’objet d’aucune déclaration publique.

Le Dr Weizmann vint me voir, le 18 mars 1948, et resta dans mon bureau près de trois quarts d’heure. Il me parla des possibilités de développement de la Palestine, des travaux scientifiques qu’il avait fait avec ses collaborateurs, et qui pouvaient se traduire, un jour, en une activité industrielle dans l’Etat juif qu’il envisageait, de la nécessité de terres pour subvenir aux besoins des futurs immigrants, et il insista fortement sur l’importance, pour tout Etat juif, de la région du Neguev, dans le Sud.

Le Dr Weizmann était un homme également remarquable par la culture et la personnalité. Sa vie avait été consacrée à un double idéal : celui de la science et celui du sionisme. Agé de plus de soixante-dix ans, malade, il avait éprouvé bien des déceptions qui lui avaient enseigné la patience et la sagesse.

Je lui dis, aussi nettement que je le pus, pourquoi j’avais commencé par différer sa visite. Il comprit. Je lui expliquai sur quoi reposait l’intérêt que je prenais au problème juif et le fait que ma préoccupation essentielle était que justice fût faite sans qu’il en résultât d’effusion de sang.

Quand il quitta mon bureau, j’eus l’impression qu’il avait pleinement compris ma position et que, de mon côté, je savais ce qu’il voulait.

J’en eus confirmation dès le lendemain, lorsque notre représentant aux Nations Unies, l’ambassadeur Austin, annonça au conseil de sécurité que le gouvernement des Etats-Unis était partisan d’un trusteeship provisoire pour la Palestine. Certains porte-parole sionistes accusèrent violemment l’Amérique de tourner casaque, mais le Dr Weizmann fut l’un des rares dirigeants du mouvement qui ne choisirent pas cette occasion pour fustiger notre politique. Il savait, j’en suis sûr, quel était le but véritable qu’elle poursuivait.

Le lendemain matin, le juge Rosenman vint me voir pour une tout autre affaire et, au moment où il se préparait à partir, je le priai d’aller voir le Dr Weizmann pour lui dire qu’il n’y avait pas et qu’il n’y aurait pas le moindre changement dans la politique à long terme dont nous nous étions entretenus.

Divers aspects du problème

Je me rendais bien compte que tous mes conseillers n’envisageaient pas le problème palestinien sous le même angle que moi, ce qui n’avait rien d’extraordinaire, d’ailleurs.

C’est la mission des chefs d’état-major d’étudier toutes les questions à la lumière des considérations militaire d’abord.

Le point de vue du diplomate est, ou devrait être, déterminé par l’examen attentif de nos relations avec les autres pays.

Le secrétaire au Trésor pense au budget et aux impôts.

Tous les conseillers du Président, exception faite des membres de son équipe personnelle, sont et doivent être guidés par les préoccupations particulières à leur ministère.

Dans l’affaire de Palestine, les militaires parlaient constamment de deux choses : l’impossibilité où nous nous trouvions d’envoyer des troupes dans ce pays si des désordres y éclataient, d’une part, et, d’autre part, les pétroles du Moyen-Orient. Le secrétaire Forrestal revint à maintes reprises sur le danger de voir des Arabes hostiles nous interdire l’accès aux richesses du sous-sol de leur pays. En plusieurs occasions, les chefs d’état-major du conseil interarmes me soumirent des mémoranda, pour me prouver que nous n’étions pas en mesure d’envoyer plus qu’un contingent symbolique dans la région.

James Forrestal

Quant aux spécialistes du département d’Etat, ils étaient, presque sans exception, hostiles à l’idée d’un Etat juif. Voici quel était leur raisonnement : la Grande-Bretagne a maintenu ses positions, dans la région, en cultivant l’amitié des Arabes ; étant donné qu’elle ne semble plus être capable de conserver cette influence, les Etats-Unis doivent assurer la relève et, pour ce faire, reprendre exactement la même formule ; si l’antagonisme des Arabes est excité, ils passeront dans le camp soviétique.

Ces arguments de nos diplomates ne m’ont jamais convaincu, mais je tiens à dire que, dans les cas où des divergences de vues ont surgi, entre la Maison Blanche et le département d’Etat, au sujet de la question palestinienne, la question ne s’est jamais posée de savoir qui devait prendre les décisions et définir la politique qui serait suivie. Là où certains de nos diplomates, et surtout les experts pour le Proche-Orient, n’étaient pas d’accord, c’était sur la rapidité avec laquelle il convenait d’agir, mais le sens même de l’action n’a jamais été discuté.

Conversations entre les membres du conseil de sécurité de l’ONU

J’avais accepté, au mois de février 1948, que des efforts fussent faits pour amener l’ONU à rétablir la tranquillité et l’ordre en Palestine. En conséquence, notre délégation à Lake Success proposa, le 25 février, des conversations entre les cinq membres permanents du conseil de sécurité, pour déterminer la gravité de la menace que la situation en Palestine faisait peser sur la paix mondiale.

Les Britanniques se tinrent à l’écart, mais les quatre autres délégations se réunirent pour conférer et conclurent qu’au jour du retrait de la puissance mandataire, le 15 mai 1948, la Palestine se trouverait dépourvue de toute autorité effective, les Nations Unies n’étant pas en mesure d’assurer la relève.

En fait, il semblait difficile, sinon impossible, de trouver la moindre base pour une réconciliation entre les parties : les Juifs désiraient ardemment le partage, les Arabes s’y opposaient avec indignation et les Britanniques étaient bien résolus à se dégager de ce labyrinthe.

C’est dans ces conditions, alors que s’accumulaient les preuves d’une explosion de violence dans le pays, que le conseil de sécurité devait décider s’il acceptait ou non la résolution de l’assemblée générale en date du 29 novembre 1947, comme base de solution.

Attentat de l’organisation terroriste juive Irgoun contre un bus, à Jérusalem, le 29 décembre 1947

Proposition américaine au conseil de sécurité de l’ONU

C’est la raison pour laquelle notre département d’Etat proposa, le 19 mars 1948, que l’ancien mandat britannique fût transféré au conseil des trusteeships de l’ONU, s’il s’avérait impossible de trouver un moyen pacifique d’assurer la transition avec le système du partage.

Il ne s’agissait pas là d’un rejet de ce dernier, mais plutôt d’une tentative pour retarder sa date jusqu’à ce que les conditions voulues pour l’établissement d’un gouvernement autonome dans les deux régions pussent être réalisées.

Ma politique palestinienne ne consistait pas en un engagement aveugle à l’égard d’un ensemble de dates ou de circonstances ; elle était tout entière consacrée au service d’un double idéal : le respect des obligations internationales et le soulagement de la misère humaine. En ce sens, la proposition du département d’Etat au sujet du trusteeship n’était pas incompatible avec elle.

Par contre, n’importe qui, dans ces services, aurait dû savoir (et je suis sûr que certains de nos diplomates y comptaient bien) que les juifs considéreraient cette proposition comme l’abandon pur et simple du plan de partage dans lequel ils mettaient tous leurs espoirs ; et que les Arabes, de leur côté, s’imagineraient que nous étions arrivés, comme eux, à nous opposer à la solution approuvée par l’assemblée générale. Dans ce sens, l’idée du trusteeship était en contradiction avec ma position et la politique que j’avais définie.

Toutefois, il existait quelques avantages tactiques à un transfert des débats du conseil de sécurité, avec son veto, au conseil des trusteeships, où les décisions étaient acquises à la majorité.

De plus, quelques semaines seulement devaient s’écouler avant que les Britanniques quittent la Palestine, transformant ainsi toute la situation. Il demeurait toujours une chance que les Nations Unies puissent trouver une solution afin de prévenir l’inévitable explosion de violence ; par conséquent, il ne semblait pas inutile de permettre la discussion de cette proposition dans l’intervalle.

L’idée de proroger le mandat, sous forme d’un trusteeship confié à l’autorité des Nations Unies, n’était pas mauvaise, à l’époque ; toutefois, beaucoup soupçonnaient que les diplomates l’envisageaient comme un procédé pour empêcher le partage et l’établissement du foyer national juif.

Certains des fonctionnaires du département d’Etat étaient d’avis que la déclaration Balfour ne pourrait jamais être exécutée sans exciter l’antagonisme des Arabes. Comme la plupart de leurs collègues britanniques, ils pensaient également que les Arabes, en raison de leur nombre et du fait qu’ils contrôlaient des gisements pétrolifères immenses, devaient être ménagés. Je regrette d’avoir à dire qu’il en était parmi eux qui avaient tendance à être antisémites.

Le secrétaire Marshall et le sous-secrétaire Lovett partageaient exactement mon point de vue, tout comme l’ambassadeur Austin aux Nations Unies. Ce dernier avait fait partie, pendant longtemps, de la commission sénatoriale des relations étrangères et croyait fermement à l’idéal des Nations Unies. Au Sénat, il avait été l’une des personnalités les plus écoutées et de celles dont l’action était la plus efficace. Sans faire grand bruit, sans publicité, il savait faire sentir son influence dans les coulisses et rapprocher les groupes dont les opinions divergeaient. Je me suis toujours félicité d’avoir pu trouver un homme réunissant de si hautes qualités pour le nommer au poste extrêmement délicat de l’ONU.

Des juifs attaquent le village de Deir Yassin, le 9 avril 1948. Les Palestiniens qui n’ont pas réussi à s’enfuir ont été massacrés. Les juifs se sont emparés de leurs terres

Des Palestiniens fuient le village de Deir Yassin, le 9 avril 1948

Annonce de la proclamation de l’Etat d’Israël et décision américaine de lui accorder la reconnaissance

Le 14 mai 1948, je fus informé que l’agence juive en Palestine se préparait à proclamer un Etat juif à minuit (heure locale), c’est-à-dire au moment où le mandat britannique prenait fin.

J’avais souvent parlé avec les conseillers de l’attitude que nous prendrions lorsque le partage serait effectué et il avait toujours été entendu que nous reconnaîtrions éventuellement tout gouvernement responsable que les juifs pourraient établir.

Certes, le partage ne se faisait pas exactement de façon pacifique, comme je l’avais espéré, mais le fait était là : les juifs contrôlaient la région dans laquelle vivait leur peuple, ils étaient prêts à l’administrer et à la défendre.

Par contre, je me rendais bien compte que certains des « experts » du département d’Etat allaient vouloir mettre obstacle à la reconnaissance d’un Etat juif.

Cependant, puisque les juifs étaient prêts à proclamer l’Etat d’Israël, je décidai d’agir immédiatement et d’accorder la reconnaissance de l’Amérique à la nouvelle nation. Je chargeai un membre de mon bureau de communiquer ma décision au département d’Etat et de la faire transmettre à l’ambassadeur Austin, qui se trouvait à New York, aux Nations Unies.

David Ben Gourion

Les Britanniques ramènent leur drapeau, à Haïfa, le 15 mai 1948

Trente minutes plus tard, onze minutes, exactement, après la proclamation du jeune Etat, Charlie Ross donnait à la presse le communiqué annonçant la reconnaissance de facto, par les Etats-Unis, du gouvernement provisoire d’Israël.

Il me revint que, pour certains des diplomates de carrière du département d’Etat, cette annonce avait été une surprise : elle n’aurait pas dû en être une si ces hommes avaient loyalement soutenu ma politique.

Critique des hauts fonctionnaires

La difficulté, avec beaucoup de hauts fonctionnaires de carrière, c’est qu’ils considèrent que ce sont eux qui décident en fait de la politique et qui dirigent le gouvernement. Ils ont tendance à regarder les membres élus comme des occupants temporaires.

Tous les Présidents, au cours de notre histoire, se sont heurtés au même problème : comment empêcher ces « professionnels » d’infléchir à leur gré la politique présidentielle ? Trop souvent, ils essaient d’imposer leur propre point de vue, au lieu de mettre à exécution la politique adoptée par le gouvernement. Ils y parviennent parfois, en influençant les hommes auxquels le Président a confié la responsabilité de traduire ses décisions en actes. Il est arrivé maintes fois, dans les départements de la Guerre et de la Marine, que les généraux et amiraux, au lieu de travailler pour les secrétaires et sous leur autorité, arrivent à faire travailler les secrétaires pour eux et sous leur autorité. La chose s’est produite, également, au département d’Etat.

Certains de nos Présidents ont résolu la question en organisant ce qui équivalait, en fait, à un petit département d’Etat personnel. C’est ce qu’avait fait le Président Roosevelt, qui communiquait directement avec Churchill et Staline.

Quant à moi, cette méthode ne me tentait pas, parce qu’à mon avis le département d’Etat est là pour effectuer les opérations de politique étrangère et c’est à lui de s’en occuper. Mais je tenais à faire savoir, sans équivoque possible, que c’est le Président des Etats-Unis, et non pas le deuxième ou le troisième échelon de ce département qui est responsable des décisions en politique étrangère et, de plus, que personne, dans aucun ministère, ne peut saboter celle que le chef de l’exécutif a choisie. Le fonctionnaire, le général ou l’amiral, le diplomate ne sont que les serviteurs du gouvernement et doivent, par conséquent, se conformer à la ligne établie par lui, c’est-à-dire par ceux qui ont été choisis par le peuple pour le faire.

Dans l’affaire palestinienne, ainsi que le secrétaire Lovett me le dit, après l’annonce de la reconnaissance d’Israël : « Ils ont presque réussi à vous avoir ! »

Robert Abercrombie Lovett

Les armées arabes franchissent la frontière palestinienne

Le nouvel Etat d’Israël commença immédiatement à organiser son système gouvernemental et ses premières élections démocratiques eurent lieu le 25 janvier 1949, à la suite de quoi les Etats-Unis accordèrent la reconnaissance de jure, le 31 janvier.

La réaction arabe fut violente. Le gouvernement égyptien avisa officiellement le secrétaire général des Nations Unies, le 15 mai 1948, que ses troupes franchissaient la frontière palestinienne pour « rétablir l’ordre ».

Des mitrailleurs juifs à Jérusalem, en 1948

Médiation de l’ONU

Ce n’était là, bien entendu, rien de plus que l’action de la Ligue arabe, qui mettait à exécution sa menace d’empêcher, par tous les moyens, la création d’un Etat juif en Palestine, mais les Nations Unies prirent immédiatement des mesures pour éviter que le conflit s’étende ; un médiateur fut envoyé sur place, et il parvint à faire accepter, par les deux parties, une trêve de quatre semaines, qui devait être d’ailleurs prolongée par la suite.

De cette façon, les hostilités restèrent circonscrites, mais ne s’en prolongèrent pas moins, et certains des jeunes dirigeants du nouvel Etat d’Israël s’avérèrent tout aussi belliqueux que les chefs de la Ligue arabe.

J’espérais que les efforts du médiateur permettraient d’arriver à une solution qui donnerait aux juifs un foyer national sur lequel ils pourraient édifier un avenir assuré. La nature de ce foyer, en ce qui me concernait, était définie par la résolution de partage du mois de novembre 1947. Le programme électoral du parti démocrate, pour la campagne de 1948, contenait sur ce sujet une déclaration qui exprimait très clairement mon point de vue.

« Nous estimons fondée la position de l’Etat d’Israël quand il affirme son droit aux frontières établies par la résolution des Nations Unies, en date du 29 novembre, et considérons que ces dernières ne devraient subir de modifications que si elles sont jugées acceptables par cet Etat... Nous continuons à soutenir, dans le cadre des Nations Unies, l’internationalisation de Jérusalem et la protection des lieux saints en Palestine. »

Cette déclaration avait été rédigée avec la collaboration du département d’Etat et elle exprimait ma conviction profonde, à savoir qu’il fallait tenir non seulement la promesse générale de la déclaration Balfour, mais aussi l’engagement précis que constituait la résolution de l’ONU. J’avais assuré, au Dr Weizmann, que l’une et l’autre seraient honorés. Le foyer national juif ne devait pas rester une formule abstraite ; il fallait lui donner l’espace et les facilités indispensables pour qu’il pût s’affirmer.

Une position arabe à Jérusalem, en 1948

Le plan Bernadotte

Le médiateur de l’ONU, le comte Bernadotte, proposa alors, au mois de septembre 1948, un nouveau partage qui eût donné la Galilée, dans le Nord, à Israël, mais laissé le Néguev, dans le Sud, aux mains des Arabes.

Cette modification ne me plaisait pas car, à mes yeux, elle ressemblait à un replâtrage hâtif qui donnait aux Arabes la région du Néguev, dont le sort était resté en suspens, jusqu’alors. Cependant, si l’on ne faisait que regarder la carte, pour comparer les deux projets, le plan Bernadotte pouvait paraître plus séduisant que le premier, car il semblait réduire le nombre de points de frictions le long de la frontière entre juifs et Arabes. De toute façon, le secrétaire Marshall informa les Nations Unies que la proposition lui paraissait équitable et judicieuse.

Les sionistes, qui voyaient un partisan arabe derrière chaque bureau du département d’Etat, prétendirent aussitôt que les Etats-Unis modifiaient, une fois de plus, leur politique, et certains allèrent jusqu’à assurer que le plan Bernadotte avait été conçu et rédigé à Washington. D’ailleurs, les sionistes n’étaient pas les seuls à protester ; les Arabes, eux aussi, repoussaient la proposition, parce qu’elle eût reconnu « un Etat juif appelé Israël ».

Après l’annonce du commentaire de Marshall, au sujet de ce nouveau plan, je conférai avec mes collaborateurs immédiats, le 28 septembre 1948, à Oklahoma City, où nous nous trouvions, à l’époque, dans mon train spécial, car la campagne électorale battait son plein. Je passai en revue tous les éléments de la situation et nous en discutâmes longuement. Il était clair, pour moi, que le plan Bernadotte différait de la première proposition de partage au point qu’il eût fallu, pour l’accepter, un véritable changement de politique. Je déclarai donc que j’allais publier une déclaration réaffirmant mon attachement au plan qui avait été exposé dans le programme du parti démocrate et priai que la rédaction en fût effectuée immédiatement. J’avais l’intention de l’inclure dans l’un de mes premiers discours, après consultation avec Marshall ou Lovett.

Lorsque le secrétaire d’Etat revint de Paris, le 9 octobre 1948, pour me présenter son rapport sur l’activité des Nations Unies, nous discutâmes de cette affaire, parmi bien d’autres. Il m’expliqua que son commentaire sur le projet Bernadotte avait eu pour but essentiel d’encourager les Arabes et les Juifs à négocier, en indiquant simplement que les dispositions prévues n’étaient pas absolument rigides. Je décidai donc qu’il ne serait pas nécessaire de publier une déclaration sur ce sujet pour le moment ; j’étais convaincu que le secrétaire comprenait ma position et, d’autre part, je ne souhaitais nullement étaler au grand jour des divergences de vues sur un point particulier, tant que l’accord subsistait sur l’ensemble de la politique à suivre.

George Catlett Marshall

Résolution des Britanniques et des Chinois à l’ONU

Mais, quelques jours plus tard, les Britanniques, appuyés par les Chinois, déposèrent, devant les Nations Unies, une résolution dont le ton était carrément hostile à Israël. Elle réclamait un cessez-le-feu en Palestine, mais rejetait le blâme de façon assez inégale sur Israël, et enjoignait aux deux parties d’évacuer le Néguev, dont la plus grande partie, à l’époque, se trouvait aux mains des juifs.

Lettre de Truman à Marshall

Marshall s’était rendu en Grèce et en Italie, à ma demande, aussi, pendant son absence, qui laissait notre délégation aux Nations Unies sans le secours de son autorité, je jugeai préférable de m’assurer qu’aucun commentaire émanant de personnalités sans mandat ne serait fait sur cette résolution. C’est la raison pour laquelle j’envoyai la note suivante à Lovett, pour qu’il la fit suivre à Marshall :

« 17 octobre 1948.

Président à secrétaire d’Etat.

Je désire qu’aucune déclaration ne soit faite, ni aucune mesure prise, au sujet de la Palestine, par l’un quelconque des membres de notre délégation à Paris, sans autorisation spéciale de ma part et approbation du texte, quel qu’il soit.

Mon plus grand désir avait toujours été de ne pas mêler la politique étrangère à la campagne électorale de 1948. Je voulais faire savoir au monde que, si divisé que pût être le peuple américain, au sujet des questions de politique intérieure, il réagissait comme un seul homme dans le domaine de ses relations avec les autres pays ; en d’autres termes, je voulais maintenir la politique étrangère sur sa base bipartisane, en la gardant soigneusement à l’écart de la campagne. Toutefois, le gouverneur Dewey, candidat républicain, a décidé de faire une déclaration publique sur notre attitude en Palestine, essayant d’insinuer que j’étais revenu sur les engagements du programme démocrate, ce qui revenait, en fait, à mettre en doute mon intégrité. »

Il ne m’était pas possible de laisser passer une telle attaque sans réagir et je communiquai aussitôt avec Marshall (par l’intermédiaire de Lovett), de manière qu’il comprît pourquoi je me trouvais désormais dans l’obligation de faire la déclaration à laquelle nous avions renoncé d’un commun accord. Je n’avais pas le choix, sinon l’accusation portée contre moi aurait été crue ; j’étais si profondément convaincu que la politique suivie à l’égard de la Palestine était la bonne et continuerait à l’être, qu’il me fallait de toute nécessité réaffirmer ma position.

Des Palestiniens chassés de leurs terres par les juifs, en 1948

Discours de Truman à Madison Square Garden

C’est ce que je fis, le 28 octobre 1948, dans un discours prononcé à Madison Square Garden (New York), en employant presque les mêmes termes que ceux qui avaient été choisis un mois auparavant, après la conférence dans le train à Oklahoma City.

« Le problème d’Israël, affirmai-je, ne peut pas être résolu comme une affaire politique dans une campagne politique. J’ai constamment refusé d’exploiter cette question pour des fins partisanes. J’ai refusé, d’abord parce que j’ai la responsabilité d’harmoniser notre attitude, en Israël, avec l’ensemble de notre politique étrangère, dans le monde entier ; et ensuite, parce que mon désir, c’est d’aider à édifier, en Palestine, un Etat démocratique fort, prospère, libre et indépendant. Il faut qu’il soit assez grand, assez libre et assez fort pour permettre à ses habitants de subvenir à leurs besoins dans la sécurité. »

Des Palestiniens chassés de Galilée par les juifs se dirigent vers la frontière libanaise, en octobre 1948

Lettre personnelle de Truman à Weizmann

J’exprimai ces pensées, de façon plus précise encore, dans une lettre personnelle au Dr Chaim Weizmann, qui était désormais président de l’Etat d’Israël. Il m’avait envoyé une longue et cordiale missive, pour me féliciter de mon élection, et j’y répondis, le 29 novembre 1948. Cette lettre résume, à bien des égards, mes sentiments et mon attitude à l’égard de la souffrance des juifs et de la naissance du nouvel Etat.

« 29 novembre 1948.

Personnel et confidentiel.

Mon cher Président,

Ce jour, qui marque le premier anniversaire de la résolution de partage, me semble tout indiqué pour répondre à votre dernière lettre, datée du 5 novembre.

En la lisant, j’ai été frappé par le nombre d’expériences que nous avons vécues en commun, vous et moi, tout récemment. Nous avions été, l’un et l’autre, abandonnés, par nos soi-disant experts réalistes, à notre cause supposée perdue et, pourtant, nous avons continué nos efforts, sans nous décourager, parce que nous étions sûrs d’avoir raison, et les faits ont prouvé que c’était nous qui avions vu juste. La joie que j’ai ressentie, le matin du 3 novembre, doit avoir été assez semblable au sentiment que vous avez éprouvé il y a un an aujourd’hui, et le 14 mai, et en plusieurs occasions depuis lors.

Toutefois, il ne faut pas longtemps, à des adversaires acharnés et ingénieux, pour regrouper leurs forces après un échec écrasant. Vous devez déjà faire face à une situation de ce genre, en Israël, et je m’attends à pareille difficulté dans un avenir malheureusement rapproché ; je comprends donc parfaitement votre désir d’empêcher que le résultat de vos victoires durement gagnées ne soit compromis.

J’ai gardé parfaitement présentes à l’esprit nos conversations, concernant le Néguev, auxquelles vous faites allusion dans votre lettre. J’estime, comme vous, que cette région est d’une importance capitale, pour l’Etat d’Israël, et je déplore toute tentative pour la lui retirer. J’avais pensé que ma position aurait paru claire et nette aux yeux du monde, surtout en raison de la rédaction précise du programme démocrate, mais il en est qui n’ont pas pris cette déclaration au sérieux, la considérant comme une simple « promesse de politicien en campagne », vite oubliée après l’élection. Je crois qu’ils viennent de se rendre compte de leur erreur. Je considère que ma réélection est un mandat dont j’ai été investi, par le peuple américain, pour mettre en œuvre le programme démocrate, y compris, bien entendu, le plan concernant Israël. Je suis fermement résolu à le faire.

Depuis que votre lettre a été écrite, nous avons annoncé, à l’assemblée générale, notre intention de nous opposer énergiquement à toute modification territoriale apportée à la résolution du 29 novembre qui n’aurait pas l’assentiment explicite de l’Etat d’Israël. Je compte bien que l’assemblée générale nous appuiera dans cette prise de position essentielle.

Nous avons exprimé notre désir d’aider au développement du nouvel Etat par des mesures financières et économiques. Comme vous le savez, l’Export-Import Bank étudie activement le projet d’un substantiel prêt à long terme et je crois savoir que, de son côté, votre gouvernement est en train de préparer les détails de projets de cet ordre, pour les soumettre à la banque. Personnellement, j’aimerais aller plus loin encore et étendre une aide, financière et économique, de grande envergure, à tout le Moyen-Orient, sous réserve d’une coopération mutuelle effective.

Je vous remercie infiniment de vos si cordiales félicitations et de vos souhaits, à l’occasion de ma réélection. J’ai été satisfait d’apprendre que les premières élections israéliennes avaient été fixées au 25 janvier, ce qui nous permet de prévoir une date précise pour l’octroi de la reconnaissance de jure.

Pour conclure, je tiens à vous dire combien j’ai été heureux et impressionné par les progrès remarquables qu’a réalisés le nouvel Etat d’Israël. Ce que le monde vous a accordé est bien inférieur à ce qui vous était dû, mais vous avez su en tirer le meilleur parti possible et je vous admire. Je veux espérer que l’incertitude présente, avec son fardeau de conséquences redoutables, cessera bientôt. Nous ferons ce qui est en notre pouvoir pour faciliter des négociations directes entre les parties, dans le dessein d’arriver à un prompt règlement.

Très sincèrement à vous.

Harry S. TRUMAN »

Un camp de réfugiés palestiniens en 1948

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