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samedi 25 février 2017
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Le Temps, 16 décembre 2006

Afrique du Sud : La Fugue

par Jean-Fred BOURQUIN


Vue de l’Orange River

A Upington, on l’appelle Jackie. Ses clients sont ses « guests », sa table est réputée, de même que son accueil. A 62 ans, Jacqueline Castella Pujol a fait le pari d’ouvrir une « guesthouse » en Afrique du Sud, dans une région oubliée des guides touristiques. Neuf ans plus tard, pour rien au monde elle ne reviendrait en arrière. L’histoire de Jacqueline Castella Pujol est de celles qu’on aime raconter tant elle est emblématique, à la fois extraordinaire et proche de nous. Une histoire qui interroge nos choix de vie et qui mérite d’être relatée par le détail pour en saisir toute la substance.

Afrique du Sud


Retour en arrière. La retraite approche, Jacqueline nourrit quelques rêves. Des rêves de sud, de soleil en Haute-Provence ou dans le Lot-et-Garonne, en France. Mais, pour cette femme d’action à la forte personnalité, soleil ne rime pas avec farniente ou paisibles journées partagées avec d’autres retraités. Il lui faut un projet. Il lui est offert, en décembre 1996, à six mois de la retraite, par une jeune amie, pilote d’avion, qui désire ouvrir une maison d’hôtes en Afrique du Sud. Elle lui propose de l’accompagner. C’est le déclic et le début d’une aventure qu’elle n’aurait jamais imaginée. « Nous avons visité plusieurs sites et sommes finalement arrivées dans ce coin au nord-ouest du pays. L’air y est sec et il y fait beau et chaud dix mois sur douze. Non loin d’Upington se trouvent les magnifiques paysages du désert du Kalahari, de la Namibie et du Botswana. » Les deux amies visitent une quarantaine de maisons. Aucune ne convient encore. Mais, de retour en Suisse, la décision de Jacqueline est prise. Elle ouvrira une maison d’hôtes à Upington, une bourgade de 70000 habitants qui ressemble aux petites villes des Etats-Unis et du Canada. Une sorte d’oasis, alimentée par la rivière Orange, nichée dans une longue faille verdoyante au milieu d’immensités caillouteuses. En amont et en aval, des vignes couvrent chaque parcelle de terre irriguée par la rivière et produisent les vins de l’« Oranjeriver Cellars ».

Vue d’Upington

Un horizon d’incertitudes se profile devant cette Fribourgeoise originaire de Neirivue. Mais elle s’est mise en route et rien ne l’arrêtera. Sa fille vit aux Etats-Unis et Jacqueline pourra voir régulièrement ses deux sœurs et ses amis. Un courriel tombe. Une maison pourrait convenir. Jacqueline se rend immédiatement à Upington et découvre ce qu’elle espérait trouver. Une demeure d’architecte qui offre tous les potentiels de développement. Nous sommes en mai 1997. Foin d’hésitations, Jacqueline entreprend les formalités d’immigration, démissionne de son travail et résilie le bail de son appartement. Son amie renonce à son projet. Jacqueline va se retrouver seule en Afrique du Sud dans une ville qu’elle ne connaît pas et où elle va investir une grande part de ses économies. Fin novembre 1997, un grand conteneur est déposé au pied de l’immeuble du chemin de Bellevue, à Lausanne. Mobilier de famille, bibelots, papiers, livres, disques, bouts de ficelle, vélomoteurs et meubles ramassés ici et là sont soigneusement entassés dans l’énorme caisse métallique. Ils resteront enfermés durant trois mois avec quelques fromages du pays. Le billet d’avion simple course est réservé. Février 1998, Jacqueline est enfin convoquée à l’ambassade d’Afrique du Sud à Berne pour les dernières formalités d’immigration. Le lendemain, elle monte dans l’avion. « J’étais à la fois excitée et angoissée. Je craignais de ne pas m’en sortir. D’autorité, l’une de mes sœurs m’a accompagnée. Je dois avouer que cela m’a réconfortée. »

Vue de l’aéroport d’Upington

Les travaux commencent d’emblée et vont restreindre l’accueil de clients durant près d’une année. La situation financière se tend. Il faut également faire connaître la maison d’hôtes. L’enseigne « A la Fugue » rappelle le départ de Suisse et surtout la musique et les nombreux concerts que Jacqueline a donnés durant plus de vingt ans avec le Chœur de la Cité. En mai 1998, sa fille lui annonce son intention de se marier et veut en parler. Voyage aux Etats-Unis avec crochet par la Suisse. Avec une amie elle décide d’acheter un billet de loterie et de partager les gains. Trois jours plus tard, Jacqueline sauve in extremis le billet de la lessive et consulte les résultats dans le journal. Stupeur et incrédulité, elle a gagné le gros lot avec un autre joueur. Dans un bel élan de générosité, l’amie refuse le partage et ne demande qu’une petite partie du profit. Cette manne bienvenue va permettre à Jacqueline d’agrandir sa « guesthouse » et de creuser une nouvelle piscine. La vie apporte souvent des perspectives inattendues à ceux qui prennent des risques.

Vue de La Fugue

Avril 1999, l’accueil des hôtes peut véritablement débuter. La maison compte six unités et peut héberger quatorze personnes. De belles chambres et deux bungalows dans un jardin exotique. Des espaces pour s’isoler. Une grande paillote en bois et en chaume pour les apéritifs et les repas en commun. Le choix de l’endroit est propice. Des sites naturels exceptionnels ne sont pas loin et le tourisme est encore peu développé. « Je recherchais une qualité de vie et une certaine spiritualité. Durant plus de vingt ans, j’ai connu une activité intense soumise à de multiples pressions. Mon existence n’avait pas suffisamment de sens. Mes activités étaient intéressantes, mais j’avais l’impression de me perdre. La ville m’épuisait. Je n’avais pas le temps de penser à ma vie, à la vieillesse, à la mort aussi. J’avais une très grande peur de la mort. Aujourd’hui, je suis plus calme. J’ai organisé ma vie pour les années à venir. Je compte mourir ici... mais j’en suis encore loin ! » Il est vrai que cette femme énergique et toujours en mouvement ne fait pas ses 71 ans. De main de maître, elle dirige son équipe, fait elle-même les emplettes, cuisine, gère les comptes, prépare des fêtes et organise le voyage de ses « guests » dans le Kalahari. Robes et tailleurs sont remisés au profit de costumes de bain et de paréos colorés. Jacqueline en possède une belle collection.

Vue de La Fugue

Durant ses premières années sud-africaines, Jacqueline circule en deux-roues, comme à Lausanne. Mais les distances et les nombreux déplacements que son activité commande ont rapidement raison de son vélomoteur. A 68 ans, elle acquiert la première voiture de sa vie, une belle ancienne Mercedes automatique. Le permis théorique passé, il lui faut encore apprendre à conduire. Mais les circonstances ne lui en laissent pas le temps. Un beau jour, son vélomoteur tombe en panne alors qu’elle doit se déplacer urgemment. Qu’à cela ne tienne, elle décide de prendre sa voiture et se lance, tant bien que mal, dans la circulation heureusement très fluide de Upington. Son récit se teinte d’une pointe de fierté. Elle en a vu d’autres et a les ressources personnelles pour se sortir de bien des situations. « Je suis contente comme je suis. Avec une telle maison, j’ai toujours des projets. J’ai obtenu quatre étoiles et dois me battre pour les conserver. Les exigences sont de plus en plus sévères. »

Le jardin de La Fugue

La Suisse est à 9000 kilomètres. Son pays natal lui manque-t-il ? « Pas le pays, mais la culture. Ici, il n’y a ni concert, ni théâtre, ni exposition. A Lausanne, j’avais une vie culturelle active. Pour compenser, je cultive une certaine convivialité. Cette maison n’est pas un business. J’ai envie que les gens s’y sentent chez eux. J’aime leur faire plaisir et m’occuper d’eux. Quand je travaillais, je n’avais guère de temps à consacrer à ma famille et aux amis. Je me rattrape, même si je suis un peu triste que ma fille soit si loin et que je ne puisse pas voir grandir mes petits-enfants. » Derrière les palmiers, à l’abri des bruits du monde, la maison de Jacqueline Castella Pujol résonne du magnifique « Nouthra Dona di Maortse », l’hymne de l’abbé Bovet à Notre-Dame des Marches de Broc. Avec sa sœur Raymonde, venue passer ici quelques semaines, elle feuillette le livret de la Fête des Vignerons de 1905 dédicacé par le compositeur. Leur grand-père, Clément Castella, y tenait le rôle du semeur. Au mur, le « loïe » qu’il portait alors. Un coin de la Suisse romande a pris place en Afrique du Sud. Dans quelques heures, des membres du gouvernement de Pretoria débarqueront pour séjourner quelques jours « A la Fugue ».

Paysage du Kalahari

Et la situation politique ? Et la question raciale ? « Je suis arrivée après la fin de l’apartheid, en 1993. C’était donc plus facile. Ici à Upington, on compte 30 % de Blancs. Ils tiennent à peu près toute l’économie, comme partout en Afrique du Sud. Une grande partie des Noirs et des « colored » (métis) vivent toujours dans des villages pauvres et des townships à des kilomètres du centre-ville. Les transports publics n’existent quasiment pas, sauf les « taxis brousse » durant la semaine. Le seul bus qui fonctionne bien est celui qui va chercher les pauvres pour les amener jouer au nouveau casino. C’est un scandale. Les Noirs et les Blancs se côtoient, mais ne se fréquentent guère. Les différences sociales et économiques restent grandes. Les rapports entre les Noirs et les « colored » sont tendus. Le gouvernement national et les autorités des régions et des villes sont presque tous noirs et valorisent la négritude. Les problèmes de sécurité demeurent aigus. Les Blancs se barricadent. Les cambriolages, les viols et les crimes sont encore très nombreux. »

Jean-Fred BOURQUIN

Le canyon de l’Orange River

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source