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Le Monde, 22 décembre 2006

Informations internationales : Les rémunérations dans la finance explosent

par Anne MICHEL


Après le débat sur les rémunérations des dirigeants, s’annonce, tout aussi vif, celui sur les bonus des salariés de la finance, ces primes exceptionnelles et individualisées versées chaque année par les grandes banques à leurs cadres. La polémique est née aux Etats-Unis, où la banque d’affaires Goldman Sachs a révélé, le 18 décembre, qu’en 2006, année faste pour les marchés financiers et les mariages boursiers, 26000 personnes se partageraient un bonus de 16,1 milliards de dollars (12,2 milliards d’euros), soit une prime moyenne de 622000 dollars en sus de leur salaire.

Vue du New York Stock Exchange


Elle a gagné la City, pourtant habituée à voir l’argent des golden boys couler à flots, mais où les bonus ont atteint le niveau record de 13,2 milliards d’euros, selon des chiffres publiés jeudi 21 décembre par le Centre de recherche pour l’économie et les affaires. Celui-ci recense notamment 4000 super-privilégiés, qui percevront, chacun, une prime de 1,5 million d’euros. Dans l’édition du quotidien britannique Financial Times du 20 décembre 2006, le Lord mayor de la City, John Stuttard admet qu’il faudrait "deux mille ans à un charpentier pour espérer gagner le bonus d’un faiseur de pluie de la City".

Vue du New York Stock Exchange

A présent, c’est au tour de l’Europe continentale de s’interroger sur les pratiques en vigueur dans le milieu de la finance, un sujet tabou, qui cadre mal avec une culture encore largement fondée sur la valeur du travail. Ainsi, à la différence d’autres organismes dédiés à la promotion de leur place financière, qui font des bonus un argument publicitaire, Paris Europlace, en France, ne tient pas la comptabilité des primes versées par les grandes banques : " Ce n’est pas l’usage ici, mais peut-être devrions-nous y penser dans la compétition entre centres financiers", indique un porte-parole. De fait, la situation de la "Vieille Europe" ne fait pas exception. Porté par le boom des fusions et des acquisitions et la vigueur des marchés d’actions, le secteur de la finance est riche, très riche. "Il ne l’a jamais été autant. L’année 2006 est une année exceptionnelle pour les cadres de la finance, à Londres comme à Paris", souligne Antoine Morgaut, président, en France, du cabinet de recrutement international Robert Walters.

Vue du London Stock Exchange

Une enquête vient ainsi d’être réalisée par les équipes de Robert Walters dans le monde, à partir de l’ensemble des candidats placés par le cabinet dans les grandes institutions financières. Elle montre qu’en Europe, "les salaires des cadres financiers, toutes fonctions confondues (mathématiciens et statisticiens des marchés, chargés d’affaires en fusions et acquisitions, vendeurs d’actions, analystes, comptables et commerciaux) ont progressé de 15 % en moyenne" -c’est précisément le cas en France-, et "les bonus atteint des niveaux historiques" -même si les montants restent confidentiels, la France se rapprocherait, selon l’étude, des pays anglo-saxons. "On a dépassé le niveau de 2000, que l’on tenait pourtant comme un record, les activités bancaires sont en décalage net avec les autres industries", commente M. Morgaut. En Europe, rares sont, en effet, les entreprises dont la masse salariale augmente de plus de 2 % ou 3 %. Pour ce spécialiste du recrutement, l’inflation des rémunérations dans le secteur de la finance tient à deux facteurs : la situation du marché de l’emploi, avec une demande "globalement supérieure à l’offre" ; et la compétition entre pays, qui pousse les banques à surenchérir pour recruter les meilleurs spécialistes des marchés financiers ou les meilleurs stratèges en fusions et acquisitions.

Antoine Morgaut

Tout en soulignant que "la France ne doit pas se laisser distancer pour garder ses talents, notamment en mathématiques, une science internationale qui autorise une grande mobilité", le président de Robert Walters France met en garde contre "d’éventuels excès", incitant les banques à "mieux rémunérer la performance collective". "En ce mois de décembre, alors que se négocient les bonus, raconte-t-il, toutes les grandes banques internationales cherchent à retenir leurs meilleurs éléments, qui, tous, ont déjà sous le coude deux ou trois offres d’emplois pour lesquelles ils partiront immédiatement sans complexe, en cas de déception sur les bonus".

Un SDF aux Etats-Unis

Bien que les chiffres manquent -en l’absence d’obligation d’information détaillée de la part des sociétés- les professionnels de la finance estiment qu’il y a aujourd’hui, en France, entre 1000 et 1500 personnes, essentiellement dans les salles de marchés des grandes banques françaises gagnant plus que leur président. "Je suis stupéfait et consterné, le système est devenu fou, la machine s’est emballée, aucun autre secteur de l’économie n’obéit à cette logique", estime Daniel Lebègue, président de l’Institut français des administrateurs. " Alors qu’on est en train de se donner des règles en matière de rémunération des dirigeants, afin d’améliorer la gouvernance des entreprises, poursuit-il, on constate qu’un mouvement inverse s’opère, dans un contexte d’opacité totale, pour quelques centaines ou quelques milliers de personnes dans les activités de banque d’investissement." M. Lebègue mise sur "les forces de rappel" pour corriger les excès, notamment à travers le débat public. Dans le monde syndical, des voix s’élèvent aussi pour appeler à la modération. Régis Dos Santos (CFE-CGC), estime que les bonus menacent le bon fonctionnement des banques : "On crée deux catégories de salariés : les techniciens à qui on accorde bon an mal an 2 % d’augmentation et les cadres financiers à qui accorde sans compter bonus et stock-options. C’est choquant et mauvais pour la cohésion des entreprises", déplore-t-il.

Un SDF aux Etats-Unis

Profits

Selon les chiffres de l’Association des industries financières (Sifma), les bénéfices avant impôts du secteur financier américain sur les neuf premiers mois de 2006 ont augmenté de 39 % par rapport à la même période de 2005, à 22,3 milliards de dollars (16,9 milliards d’euros).

La part du chiffre d’affaires distribué en rémunérations au personnel atteindra 47,9 % cette année, contre 47,6 % en 2005, selon les prévisions de la Sifma.

Effectifs

Après l’éclatement de la bulle Internet, les effectifs du secteur financier américain s’établissaient, fin 2005, à 790600, contre 836900 en 2000.

Anne MICHEL

Un SDF aux Etats-Unis

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source