retour article original

lundi 26 juin 2017
Vous êtes ici Accueil Corruption Corruption en Suisse L’affaire de l’université de Genève
Le Temps, 18 janvier 2007

Corruption : Le rapport qui scanne l’université de Genève

par Sandra MORO


Vue de l’université de Genève

Bien loin de la posture de la statue du commandeur, c’est un Thierry Béguin serein, qui est venu, mercredi 17 janvier 2007, exposer ses conclusions sur les dysfonctionnements de l’université de Genève. Accompagné d’un recteur et de trois conseillers d’Etat [ministres cantonaux] non moins détendus, l’ancien procureur et conseiller d’Etat neuchâtelois a donné le ton d’emblée : les professeurs genevois ne sont pas « les filous » que l’on aurait pu croire.

Suisse


Après neuf mois d’enquête, motivée par la révélation d’errements comptables au sein de l’académie, en avril 2006, l’ancien magistrat livre des conclusions attendues : les problèmes principaux résident surtout dans la gouvernance de l’université. Les professeurs, eux, sont certes souvent coupables de « désinvolture », dans leur utilisation des deniers de l’Etat, notamment lorsqu’il s’agit d’établir des notes de frais. Une attitude « critiquable » mais, qui, juge-t-il, n’a rien de grave, « à quelques exceptions près ». Ce constat « soulage » Charles Beer, responsable du Département de l’instruction publique. Et qui va jusqu’à réjouir le recteur ad interim de l’université, Jacques Weber, qui se dit « content de savoir que la maison se porte bien ». A l’appui des conclusions rassurantes de Thierry Béguin, l’état des procédures pénales engagées. A ce jour, sur huit dénonciations, six dossiers ont été renvoyés par le juge d’instruction avec proposition de classement et seuls deux autres cas font l’objet d’une enquête plus approfondie du magistrat.

Jacques Weber

Au-delà des notes de frais, le rapport relativise l’importance des irrégularités constatées au sujet de la rétrocession des gains accessoires des professeurs, ces revenus que les enseignants tirent de leurs mandats exercés en dehors de l’université et dont ils doivent rétrocéder une partie à l’académie. Rares sont ceux qui s’y plient. Si Thierry Béguin rappelle que la loi doit être appliquée, il suggère dans son rapport de renoncer à cette disposition, face à laquelle le corps enseignant fait de la « résistance passive ». De même, lorsqu’il évoque le rachat de prestations de prévoyance pour certains professeurs à l’insu du Conseil d’Etat, l’ancien magistrat se montre peu sévère : il qualifie le procédé de « discutable, et même fautif », mais l’explique par la nécessité pour l’université de pratiquer le « système D » pour attirer des sommités, dans un environnement académique toujours plus concurrentiel.

Thierry Béguin

Au cœur des problèmes de l’académie, sa loi, qui entrave son autonomie et fractionne les pôles de pouvoirs en son sein. Ce texte mêle des dispositions datant de 1973, instaurant une direction participative de l’université et des règles issues d’une révision en 1995, qui prévoient à l’inverse la mise en place d’un rectorat fort. De cela découlent notamment les mauvaises relations entre le monde académique et le secteur administratif de l’université. Des tensions qu’illustre le rôle joué par le directeur de l’administration, Laurent Pally. Lorsque celui-ci a demandé en 2004 le premier audit sur les comptes de l’académie, il n’en a pas informé le recteur, André Hurst, lui-même taxé de légèreté pour avoir classé le document sans le lire lorsqu’il a été rendu. Plus tard, en pleine crise, le rapport montre que Laurent Pally se réjouissait d’assister à la révélation prochaine de la dénonciation pénale de la vice-rectrice, Nadia Magnenat-Thalmann, blanchie depuis. Ces tensions expliquent en partie « la gestion calamiteuse des audits » et les problèmes de transmissions retracés par le rapport.

Nadia Magnenat-Thalmann

Outre le conflit entre pôles administratif et académique, le rapport pointe des tensions entre le rectorat et les facultés. Il dénonce également une gestion déficiente des ressources humaines et des contrôles laxistes au sein de l’académie. Autant de questions qui devraient être réglées par la nouvelle loi sur laquelle planche une commission externe présidée par Ruth Dreifuss et qui terminera ses travaux d’ici un mois et demi.

Ruth Dreifuss

Thierry Béguin n’épargne pas les auditeurs, qui avaient aussi la casquette de réviseurs des comptes de l’académie. Et qui ont accepté d’effectuer leurs audits sans entendre les personnes concernées. Le Conseil d’Etat [exécutif cantonal], exige d’ailleurs qu’à l’avenir, l’académie choisisse des réviseurs et des auditeurs à l’abri de tout conflit d’intérêt. Pour le reste, le gouvernement a décidé de suivre les recommandations de l’ancien magistrat, à l’exception de trois d’entre elles, liées aux dispositions de la loi en préparation. Il réclame ainsi notamment l’établissement d’une charte pour clarifier l’affectation des fonds privés de l’académie et s’engage à évaluer la possibilité de créer un fonds pour le rachat des prestations de prévoyance de certains professeurs. Quant à l’audit des comptes 2005 réclamé par Charles Beer, il a débouché sur l’ouverture de deux enquêtes administratives.

Sandra MORO

Vue de l’université de Genève

AUTEURS 

  • Sandra MORO

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source