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Le Temps, 24 janvier 2007

Informations internationales : Désinformation néolibérale sur la pauvreté

Suivi d’un commentaire

par Emmanuel GARESSUS


Des agriculteurs indiens sur une route de l’Uttar Pradesh

A Nairobi comme à Davos, l’heure est au fossé entre les pauvres et les riches, entre les perdants et les gagnants de la globalisation. Certains nous proposent de combler les inégalités « croissantes » à travers des politiques de redistribution des revenus. C’est le même argument employé pour les initiants suisses de la caisse maladie unique. Les mêmes milieux qui n’arrivent pas à présenter des comptes précis sur le coût de leurs idées pour financer une assurance-maladie veulent réorganiser tout le système. « Puisque ces choses nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur », disait Cocteau. La volonté de corriger l’échelle des revenus part de bons sentiments, mais pénalise ceux qu’elle voudrait défendre. Car les inégalités dans la distribution de la richesse sont absolument nécessaires à sa création. Le choix se situe entre l’égalité dans le déclin ou la prospérité inégalement répartie.

Rina Kumari Sahani, âgée de 6 ans, travaille à casser des cailloux, à Siliguri, en Inde, le 2 septembre 2004


Revenons aux chiffres. N’en déplaise aux altermondialistes, la pauvreté diminue dans le monde. La limite de pauvreté au niveau officiel (Banque mondiale) correspond à 495 dollars par an (1 dollar par jour au prix de 1996). Xavier Sala-i-Martin, l’un des plus grands experts de l’inégalité dans le monde, mesure la distribution des revenus dans 138 pays et ajuste son échantillon à la taille de la population des pays. Les conclusions sont limpides : la pauvreté diminue dans le monde. Elle a été divisée par trois. Le taux de personnes pauvres était de 15,4 % en 1970 et il a diminué à 5,7 %. C’est d’autant plus impressionnant que la population s’est accrue de presque 50 % pendant cette période. Or le nombre de pauvres a chuté de 534 à 322 millions. Et si la barre est placée à 2 dollars, le recul reste spectaculaire. Il plonge de 30 % en 1970 à moins de 11 % en 2000. Presque toute la baisse concerne les pays qui ont libéralisé leur économie. En Asie, le taux de pauvreté a été divisé par 10 ! En 1970, 54 % des pauvres vivaient en Asie de l’Est. Ils ne sont plus que 9,4 % du total. La Chine joue un rôle moteur dans cette amélioration. Le taux de pauvreté a été divisé par 10 et n’est plus que de 3,1 %. Mais ce n’est pas le seul. En Indonésie, il est passé de 35 % à 0,1 %, en Thaïlande de 23 % à presque 0 ! Seul pays asiatique dans le mauvais sens, la Papouasie. Ailleurs, Sala-i-Martin observe une baisse de moitié en Amérique latine, mais une augmentation en Afrique, où le taux de pauvreté explose de 35 % à 50 % en 30 ans. La majorité des pauvres vit sur ce continent qui abrite 10 % de la population mondiale. L’expert expliquait, la semaine dernière, que la réduction des inégalités entre les pays est si forte qu’elle fait plus que compenser l’augmentation au sein même des pays. Pour la première fois depuis des siècles, les inégalités de revenus diminuent dans le monde ! Les revenus de 3 à 4 milliards de personnes convergent vers ceux des pays de l’OCDE. Certes si l’on enlève la Chine, les revenus divergent très légèrement (4 %) depuis 1970. Mais est-ce honnête d’ignorer 22 % de la population mondiale ? Dans l’autre sens, si l’on met de côté les Etats-Unis, la thèse de la convergence est renforcée. Ce serait aussi faux que d’ignorer l’éclosion de la Chine.

Un sans abri à Guangdong, en Chine

Cette formidable convergence des revenus n’est nullement le résultat d’une politique de redistribution. C’est l’adoption progressive de politiques du laisser-faire qui a sorti des milliards de gens de la pauvreté. Les conditions de vie et de travail sont souvent difficiles en Chine. Mais ce serait de la malhonnêteté intellectuelle de passer sous silence la baisse de la pauvreté. Dans nos latitudes, on sous-estime les effets motivants de l’échange. On reste cantonné dans une vision pessimiste du système libéral. Et l’on préfère la vision normative : l’Etat doit faire ceci ou cela. Mais Martin Feldstein, économiste au NBER, a montré qu’en raison du coût d’opportunité des dépenses publiques, il y a deux dollars de perte d’activité économique pour chaque dollar engrangé par l’Etat. Ce sont les populations qui ne participent pas aux échanges, l’Afrique, qui souffrent le plus. C’est donc l’échange et la liberté économique qu’il faut soutenir. L’indice de liberté économique dans le monde, publié mardi passé, montre que le revenu par habitant du top 20 % des pays les plus libres économiquement atteint 28000 dollars. Par contre il n’est que de 5000 dollars dans les 20 % qui présentent la plus faible liberté économique. Les différences de revenus restent vastes, mais elles ne sont ni justes ni injustes, mais indispensables pour que le système fonctionne. Ce dernier ne fait qu’améliorer la probabilité d’améliorer ses conditions de vie. Un modeste objectif ? Peut-être, mais les chiffres montrent ses effets positifs.

Emmanuel GARESSUS

Une ouvrière chinoise dans une usine de Dongguan

Commentaire

L’article qu’on vient de lire est un exemple de désinformation néolibérale. Il recourt à la méthode bien connue des "moyennes statistiques". C’est-à-dire qu’on calcule le revenu global des habitants d’un pays, puis on le divise par le nombre d’habitants, pour ensuite affirmer que chacun bénéficie d’un revenu de tant. Or, en réalité, une infime partie de la population accapare la quasi totalité des revenus, tandis que l’écrasante majorité éprouve des difficultés financières grandissantes quand elle ne vit pas carrément dans la misère. Cette situation se retrouve dans tous les pays soumis à la fuite en avant néolibérale. On relèvera également que le prétendu "expert" Xavier Sala-i-Martin -dont le seul mérite est de dire ce que les néolibéraux ont envie d’entendre- ne tient aucun compte de l’augmentation du coût de la vie. Si votre revenu augmente de 1 dollar mais que le coût de la vie augmente de 2 dollars, en réalité vous vous êtes appauvri.

Un mutilé mendie dans les rues de Kaboul, en Afghanistan

Dans un article publié le 23 mars 2006, le journaliste Ouri Daniel écrivait : "Les files d’attente devant les soupes populaires sont devenues banales, en Israël, où un habitant sur cinq vit sous le seuil de la pauvreté, avec environ 400 dollars mensuels. Pas moins de 8 % des foyers sont en situation d’urgence pour leur alimentation de base. Dans le même temps, les revenus des plus favorisés sont douze fois plus élevés que ceux des plus mal lotis, et le salaire mensuel minimum garanti est de 767 dollars seulement. Un écart sans équivalent dans le monde occidental, hormis aux Etats-Unis. Et cela, alors que seize familles se partagent 20 % de la richesse nationale."

A peu de choses près, on pourrait faire exactement les mêmes constatations dans la quasi totalité des pays.

Un sans abri à Tokyo, au Japon

Une dépêche de l’Agence France Presse datée du 30 mars 2006 cite une Etude économique et sociale de l’Asie et du Pacifique pour l’année 2006 publiée par l’ONU. Elle mentionne que "De 1994 à 2004, le taux de chômage est passé de 2,5 % à 3,6 % en Extrême-Orient, de 4,1 % à 6,4 % en Asie du Sud-Est et de 4,0 % à 4,8 % en Asie du Sud. Le sous-emploi est encore plus répandu. (...) La Commission économique et sociale de l’ONU souligne le nombre très important de "travailleurs pauvres", ceux qui gagne moins de deux dollars par jour. En 2003, ils représentaient 88 % des emplois en Asie du Sud, 59 % en Asie du Sud-Est et 49 % en Extrême-Orient. Ces chiffres indiquent que la vaste majorité de la population active gagne des salaires qui se situent juste au dessus du seuil de pauvreté de un dollar par jour".

Une Française expulsée de son domicile

Les principaux médias sont contrôlés par les milieux économiques qui bénéficient de la politique néolibérale. On trouve, à la tête des rédactions de ces médias, des partisans de cette politique. Leur politique rédactionnelle consiste à passer sous silence l’aggravation de l’injustice sociale ou à la présenter comme une "fatalité" dont les gouvernements ne seraient nullement responsables. La pauvreté est décrite comme un phénomène dont les pauvres eux-mêmes seraient coupables et qu’on est censé résoudre en supprimant l’aide sociale : "Il faut responsabiliser les pauvres en leur retirant leur oreiller de paresse". Plus un gouvernement est réactionnaire et plus il est dépeint sous un jour flatteur : il a le "courage" de prendre des décisions impopulaires. Comme si les gouvernements étaient censés gouverner contre le peuple et non pas pour lui... Si un journaliste veut publier un article sur les conditions de vie des pauvres, on l’accusera de "faire du misérabilisme". Dans le même temps, on prétend que tout va toujours mieux pour le plus grand nombre.

Un terrassier au Bénin

Un slogan décrivait l’alcool comme "un ami qui vous veut du mal". On pourrait en dire autant des principaux médias. Ils vous désinforment, vous censurent et vous manipulent au profit de ceux qui vous exploitent.

Frank BRUNNER

Vue du New York Stock Exchange

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