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lundi 27 février 2017
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Le Courrier, 19 février 2007

Corruption : Au Niger, deux journalistes remportent une manche contre le pouvoir

par Didier ESTOPPEY


Niamey vue par satellite

NIGER - Le directeur et le rédacteur en chef du « Républicain », un hebdomadaire indépendant habitué à croiser le fer avec le gouvernement, viennent d’être libérés de toute accusation après quatre mois de prison.

Niger


Ils ne sont que six journalistes, installés dans des locaux vétustes donnant sur une ruelle de Niamey. Leur hebdomadaire, Le Républicain, ne tire qu’à 2000 exemplaires pour un pays qui compte 12 millions d’habitants. Pourtant, ils font trembler un régime qui vient d’échouer dans une nouvelle tentative de museler le journal, que les autorités n’ont jamais réussi à faire cesser de paraître depuis sa fondation, en 1991. Maman Abou et Oumarou Keïta, respectivement directeur de publication et rédacteur en chef du journal, affichaient, lundi 12 février 2007, le sourire des grands jours : la Cour d’appel venait de les libérer de toute accusation. Ce qui revient à rendre dénuée de tout objet leur récente mise en détention, quatre mois durant...

Maman Abou

Le 4 août 2006, les deux dirigeants du journal étaient arrêtés sur plainte de l’Etat du Niger. Un procès pour le moins expéditif les condamnait, dans la semaine qui suivit, à 18 mois de prison ferme. Et à 10 millions de francs CFA [environ 25000 francs suisses] de dommages et intérêts, à verser curieusement non pas à l’Etat plaignant mais à son premier ministre, Hama Amadou. Ce n’est que le 27 novembre 2006 que les deux journalistes étaient mis en liberté provisoire sur ordre de la Cour d’appel, dans l’attente de son verdict du 12 février 2007. Le crime prêté aux deux hommes ? Un article concernant une tentative de rapprochement diplomatique avec Téhéran qui leur a valu une plainte pour « diffamation et propagation de fausses nouvelles ». « C’était évidemment un prétexte, sourit Oumarou Keïta. Nous avons d’ailleurs pu amener la preuve de tous les faits que nous avancions. » Pour le rédacteur en chef, il ne fait aucun doute que son passage en prison est à mettre au compte d’autres révélations de son journal, nettement plus embarrassantes pour le régime. En mars 2006, Le Républicain publiait en effet un dossier explosif relatif à la surfacturation massive de matériel scolaire financé par l’aide internationale et destiné à l’éducation de base. Des allégations réfutées, dans un premier temps, par le gouvernement. Les bailleurs de fonds n’en ont pas moins ordonné un audit. Qui confirmait l’essentiel des allégations du journal dans un rapport que celui-ci se faisait un plaisir de publier en primeur, en juin 2006. Le Républicain n’en était pas à son coup d’essai. En 2003 déjà, le journal sortait notamment une autre grosse affaire, portant sur un détournement de 4 milliards de francs CFA (10 millions de francs suisses). Une affaire qui avait déjà valu trois mois de prison au directeur de publication (la Cour d’appel doit statuer sur cette première affaire en mai 2007). Et n’avait eu aucune suite politique. « Avec les fonds destinés à l’éducation de base, le gouvernement a commis l’erreur de toucher à de l’argent extérieur, souligne Oumarou Keïta. Les donateurs ont demandé des comptes. » Le scoop du Républicain a fini par faire très mal à certains : deux anciens ministres ont été destitués et croupissent toujours en prison.

Hama Amadou

Quant aux responsables de l’hebdomadaire, leur passage à l’ombre, loin de rafraîchir leur ardeur, ne peut que les renforcer dans leur vocation. « Le premier ministre nous avait envoyé des émissaires en prison pour monnayer notre libération contre notre silence, raconte le rédacteur en chef. Nous avions ainsi la preuve que nous avions touché juste ! » L’intimidation n’a pas mieux fonctionné auprès de ceux qui ont continué à faire tourner la boutique : « Le gouvernement croyait certainement que, avec ses deux responsables en prison, le journal allait être condamné à cesser de paraître, raconte fièrement le secrétaire de rédaction, Ousseini Issa. Mais j’ai pris la relève du rédacteur en chef et notre ton est devenu encore plus virulent ! Ces quatre mois ont été épuisants mais, grâce à la solidarité de toute l’équipe, nous avons tenu bon ! » Autant dire que le récent verdict de la Cour d’appel résonne comme une belle victoire pour toute l’équipe. Mais aussi pour les nombreuses organisations qui ont soutenu la cause du Républicain dans un pays où la liberté de presse reste très fragile.

Oumarou Keita

Le seul quotidien nigérien est étroitement contrôlé par le pouvoir, tout comme le sont la TV et la radio nationales. Quant aux médias privés, ils n’ont qu’à bien se tenir : quatre journalistes ont été emprisonnés en 2006, et un titre interdit définitivement de parution. En dépit de ces difficultés, une quarantaine de titres privés n’en continuent pas moins à survivre au Niger. Avec des rythmes de parution parfois très épisodiques... Malgré ses 2000 petits exemplaires, Le Républicain se targue ainsi d’être le principal tirage de la presse indépendante du pays. Il faut dire qu’avec un taux d’analphabétisme de 80 %, le taux de pénétration des journaux se trouve vite limité. D’autant que le gros de la population n’a pas les moyens de se payer un journal, même à un prix modeste pour nos latitudes (environ 70 centimes suisses). « Dans les administrations, les vendeurs à la criée passent et louent le journal pour une journée, avant de revenir le chercher et de nous le restituer comme invendu, relève Ousseini Issa. Ça limite les ventes... »

Scène de rue à Niamey

L’équipe du Républicain n’en reste pas moins déterminée à poursuivre sa mission. La dizaine de radios libres qui arrosent différentes régions du pays reprennent largement ses informations, qui circulent ainsi bien au-delà des trop rares lecteurs. « Dans le climat actuel du Niger, une bonne information des citoyens est déterminante pour mettre un terme à la corruption et instaurer une bonne gouvernance », estime Oumarou Keïta. Dès mars 2007, le journal compte d’ailleurs passer à un rythme de parution bihebdomadaire. Avec quels moyens financiers ? Le rédacteur en chef sourit : « Maintenant que la justice nous a donné raison, peut-être pourrions-nous nous aussi demander des dommages et intérêts astronomiques au premier ministre... »

Le Niger

Une « opération mains propres » qui peine à convaincre

Depuis peu, le gouvernement multiplie ainsi les déclarations vertueuses sur l’« opération mains propres » en cours au Niger. En sus des deux anciens ministres qui attendent en prison d’être traduits en justice, plusieurs cadres de l’administration ont été arrêtés. Une soixantaine de dossiers sont en cours d’instruction pour des affaires de corruption. « Les révélations du Républicain ont largement contribué à cet assainissement, se félicite Oumarou Keïta. Le président de la République a fini par réagir. » Tout le monde ne partage pourtant pas cet enthousiasme face à une opération que beaucoup voient comme de la poudre aux yeux. « Selon les chiffres de l’opposition, cinq opérateurs économiques ont détourné à eux seuls 123 milliards de francs CFA pour des services non rendus », souligne Ali Sékou Maïna, secrétaire permanent de Démocratie 2000, une ONG qui tente de promouvoir une meilleure gouvernance au Niger. « Un audit en cours, dont le rapport sera bientôt publié, avance le chiffre de 400 milliards (4 milliards de francs suisses, ndlr). C’est le budget annuel du Niger qui est parti dans les poches de cinq personnes ! » « Rien ne marche, dans ce pays, sauf le vol, résume, quant à lui, Moussa Tchangari, directeur de la radio libre Alternative. Le président se vante à bon marché d’avoir lancé une opération mains propres après avoir laissé faire pendant cinq ans. On ne peut pas prétendre nettoyer tout en laissant en place un premier ministre qui est le prototype du militaire corrompu, et dont tous les amis sont commerçants. » Un autre de nos interlocuteurs mâche encore moins ses mots pour définir une prétendue traque à la corruption qui ne fait trinquer que des lampistes : « Toutes les rivières mènent à un grand lac de m... où trempe le premier ministre, chef de la Camorra. »

Didier ESTOPPEY

Moussa Tchangari

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source