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Tribune de Genève, 20 février 2007

Corruption : L’imposture du charity business genevois

Suivi d’un commentaire

par Chloe DETHURENS


Vue de Genève

« Il ne faut pas supprimer des services essentiels pour la population. » Le personnel de l’Hospice général ne goûte pas la réorganisation de l’Institution, prévue dans le rapport « Réflexions stratégiques 2007-2010 ». Après les aînés, place aux professionnels de l’action sociale de s’opposer aux suppressions de maisons de vacances, centres de loisirs pour retraités et autres établissements pour jeunes. « Réorganiser, oui. Mais supprimer des prestations sociales, pas question », soutient Jocelyne Haller, membre de la commission du personnel de l’Hospice général.

Suisse


Premièrement, les employés estiment avoir été mis à l’écart des discussions. « Nous voulons que ceux qui sont tous les jours sur le terrain et qui connaissent la situation puissent prendre part au processus », explique Davide De Filipo, du Syndicat interprofessionnel des travailleurs (SIT). Une participation qui permettrait de mieux cerner les besoins réels de la population en termes d’action sociale, estiment les syndicats. Ceux-ci s’opposent ainsi à la suppression des maisons de vacances pour aînés et au gel des effectifs du CAD, centre de loisirs pour retraités à Carouge déjà fortement affaibli. La disparition d’Infor-Jeunes, plate-forme d’aide aux jeunes adultes, est également critiquée à l’heure où la crise du logement et les problèmes de violence vont bon train.

Réorganiser l’Institution en elle-même, les syndicats ne sont pas contre. C’est la façon dont elle sera transformée qui les effraye. Pour les missions jugées « périphériques », l’Hospice fera appel à des mandats de prestations. Un système jugé « incompatible avec la notion de service à la population », selon Jocelyne Haller. « Rentabilité, rationalité : des mots qui n’ont rien à voir avec les politiques publiques. » Enfin, outre la question des besoins de la population, les employés craignent pour la stabilité de leur emploi.

Chloe DETHURENS

Commentaire

L’Hospice Général pourrait être comparé à une quelconque marquise du 18ème siècle qui va visiter « ses pauvres » en robe longue et collier de diamants. Elle leur apporte le pain sec dont les canards n’ont pas voulu et se fait appeler « ma bienfaitrice ». L’Hospice Général, c’est le charity business. L’intérêt du charity business ne se confond pas avec l’intérêt des pauvres et ne saurait donc déterminer une politique sociale. L’intérêt du charity business est d’assurer sa propre existence, d’obtenir un subventionnement de l’Etat et de justifier les salaires d’une armée de bureaucrates et de pseudo « éducateurs » payés sur le budget social. De ce point de vue, l’aide aux pauvres n’est qu’un alibi. En réalité, l’attitude mentale du charity business à l’égard des pauvres est foncièrement méprisante. Elle se résume par : « Nous savons mieux que vous ce qui est bon pour vous ». Les assistants sociaux voudraient être consultés à propos de l’élaboration de la politique sociale, mais il ne leur vient même pas à l’esprit qu’on puisse consulter les pauvres eux-mêmes, pourtant mieux placés que quiconque pour juger des besoins et des priorités.

Lorsque les assistants sociaux prétendent qu’ils sont « sur le terrain », il s’agit d’une tromperie. En réalité, ce qu’ils appellent être sur le terrain signifie brasser de la paperasse dans un bureau. Ils sont continuellement en train de réclamer aux usagers des attestations de ceci et des attestations de cela. Lorsqu’ils reçoivent ces précieux documents, ils les rangent dans un classeur. Le classeur va dans une armoire où il restera jusqu’à ce qu’on démolisse l’édifice. Les assistants sociaux passent leur temps à convoquer des usagers auxquels ils n’ont rien à dire. Toute critique provenant des usagers entraîne une réponse stéréotypée du genre : « On n’y peut rien. C’est le règlement. ». C’est dire si la conversation des assistants sociaux est intéressante. On a l’impression de parler à un mur. Le seul intérêt de ces convocations est de remplir l’agenda des assistants sociaux et de leur permettre de jouer les indispensables. Le véritable motif de ces convocations est de vérifier, chaque mois, la présence des usagers à Genève. Mais cette présence pourrait aussi bien être vérifiée en envoyant les usagers timbrer au chômage. On n’a pas besoin d’une armée de bureaucrates pour cela.

Lorsque les assistants sociaux prétendent s’exprimer dans l’intérêt des pauvres, dont ils affectent d’être les porte-parole, il s’agit d’une imposture. En réalité, ils se moquent éperdument des pauvres. On ne les a jamais entendu revendiquer une augmentation du montant du « minimum vital » des plus démunis. Quant à la hiérarchie, elle n’accepte même pas de prendre l’appel téléphonique d’un usager. Elle exige que les usagers écrivent, puis se contente de transmettre la lettre à l’assistante sociale. On ne saurait imaginer une administration plus coupée de la réalité.

Vue de Genève

Il faut bien voir que des quantités de gens vivent confortablement grâce à l’injustice sociale. Il n’y a pas seulement la hiérarchie de l’Hospice Général. Il existe tout un réseau d’hôteliers qui louent des chambres à l’Hospice Général pour 2000.- CHF par mois afin de loger des pauvres. Bien souvent, ces pauvres pourraient être logés pour moins cher dans un appartement. Il suffirait que l’Hospice Général délivre une garantie relative au paiement du loyer pendant la durée du bail. De telles garanties existent, mais elles ne portent pas sur toute la durée du bail. Elles portent sur quelques mois, sans aucune garantie de renouvellement, ce qui suscite la méfiance des propriétaires et maintient les pauvres dans la précarité.

De même, il existe tout un réseau de foyers d’accueil temporaire avec son armée de pseudo « éducateurs » qui vous imposent leur tutoiement. Cette fausse familiarité favorise toutes sortes d’abus de leur part et des ingérences continuelles dans la sphère privée des usagers. Les sans domicile sont logés deux semaines ici, trois semaines là-bas, sans jamais être nulle part chez eux. Là encore, on les maintient délibérément dans la précarité. Bien qu’une chambre soit facilement facturée plus de 1000.- CHF par mois à l’Hospice Général, les pauvres ne sauraient se considérer chez eux dans cette chambre. On n’hésite pas à la fouiller en leur absence, à la recherche d’une capsule de bière ou d’un mégot de cigarette. Parce qu’on leur a interdit de boire une bière ou fumer une cigarette dans leur chambre. Un sans domicile fixe que j’avais interviewé m’a raconté, par la suite, qu’en son absence sa chambre, à l’Armée du salut, avait été fouillée. Dans un tiroir, on a trouvé un billet de 50.- CHF que je lui avais donné et on l’a accusé d’avoir volé cet argent. Au fil des mois, les sans domicile font le tour de ces foyers du charity business, continuellement culpabilisés parce qu’ils ne parviennent pas à s’en sortir, alors que tout est fait pour qu’ils ne s’en sortent pas.

Enfin, il y a tout un réseau de pseudo « ateliers de réinsertion » où les pauvres sont envoyés par l’Hospice Général pour s’y faire exploiter à outrance -le salaire n’est guère que de l’argent de poche- en effectuant des travaux dépourvus d’intérêt -comme repeindre les volets des villas ou plier des enveloppes- qui ne leur seront d’aucune utilité par la suite. Là encore, on retrouve une armée de pseudo « éducateurs » jouant les indispensables afin de justifier leur salaire et leur subvention.

En résumé, si on considère le coût total du budget social, seule une fraction aboutit réellement dans la poche des pauvres. L’essentiel aboutit dans le tiroir-caisse du charity business et dans les poches de son personnel. L’intérêt du charity business est de faire perdurer cette situation en maintenant les pauvres dans la précarité, en se les renvoyant continuellement d’une institution à l’autre, et en leur imposant des « prestations » vécues comme autant de brimades par les usagers auxquels on affecte de vouloir tant de bien. Il est vrai que certaines prestations sont réellement utiles. Mais on les met en avant afin de détourner l’attention de tout le reste.

Frank BRUNNER

Vue de Genève

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source