ISTANBUL (AP) - Une manifestation gigantesque, estimée à un million de personnes par les médias locaux, a envahi, dimanche 29 avril 2007, tout le centre d’Istanbul, pour dénoncer toute remise en cause de la laïcité de la Turquie et apporter son soutien à l’armée, engagée dans un bras de fer avec un gouvernement accusé de favoriser l’émergence d’un Etat islamique.
Cette mobilisation du camp laïque intervient alors que le Parlement est en train d’élire le nouveau président turc. Lors du premier tour de scrutin organisé vendredi 27 avril 2007, le candidat du parti au pouvoir, Abdullah Gül, actuel ministre des Affaires étrangères, n’a pas réussi à se faire élire par les députés. M. Gül appartient, tout comme M. Erdogan, au Parti de la justice et du développement (AKP), une formation islamique modérée qui a obtenu seulement 30 % des voix aux dernières élections législatives, mais a décroché plus de 60 % des sièges au Parlement. Le gouvernement et le parti au pouvoir sont accusés de tolérer, voire d’encourager les activités de cercles islamistes radicaux dans le pays. Mais le gouvernement ne semblait pas prêt à céder aux menaces de l’armée. Ainsi, M. Gül a exclu, dimanche 29 avril 2007, de retirer sa candidature à l’élection présidentielle. "Il est hors de question que je retire ma candidature", a-t-il dit à des journalistes. Selon lui, la Cour constitutionnelle, saisie par l’opposition quant à la validité du vote, "prendra la bonne décision".
Vendredi 27 avril 2007 au soir, à l’issue du premier tour de l’élection présidentielle, l’armée turque, l’une des institutions les plus respectées du pays, est intervenue dans la campagne pour rappeler son rôle historique de garante du régime laïque de la Turquie et adresser une mise en garde à peine voilée au gouvernement pro-islamique. "Il ne faudrait pas oublier que les forces armées turques représentent l’une des parties dans ce débat et qu’elles sont le défenseur absolu de la laïcité", a prévenu l’armée dans un communiqué. "Si nécessaire, elles exposeront leurs position et attitudes très clairement. Personne ne doit en douter." Cette intervention de l’armée au ton menaçant a été rejetée le lendemain par le gouvernement Erdogan.
Mais, dimanche 29 avril 2007, les manifestants soutenaient clairement l’armée dans son bras de fer contre le gouvernement. Alors qu’une partie des kémalistes réclamaient la démission du gouvernement de Recep Tayyip Erdogan, issu d’une branche modérée de la mouvance islamiste, les autorités ont évalué pour leur part la foule à 700000 personnes. Il y a deux semaines, une manifestation similaire avait rassemblé plus de 300000 personnes dans la capitale, Ankara. "Ils doivent nous entendre parce que nous représentons la majorité du pays. Nous sommes 70 %", lançait ainsi un manifestant, Emine Hacioglu, âgé de 35 ans. "Dans un pays comme la Turquie, qui n’est pas totalement une démocratie, le rôle de l’armée est un peu différent", expliquait dans le cortège Haydar Kilic, un ingénieur civil âgé de 50 ans. "L’armée, ici, aime la démocratie, nous le savons". Le lieu de rassemblement dans le quartier de Çaglayan avait pris l’apparence d’une marée rouge, des drapeaux turcs enveloppant des manifestants et ornant voitures, motos et bâtiments. "La Turquie est laïque et restera laïque", hurlaient les manifestants, venus en nombre de tout le pays. Des chants nationalistes ont également été repris par la foule, tandis que des appels à la démission du gouvernement étaient lancés et que M. Erdogan était qualifié de "traître". "Ce gouvernement est l’ennemi d’Atatürk", estimait Ahmet Yourdakoul, un fonctionnaire à la retraite âgé de 63 ans, en invoquant la mémoire de Mustafa Kemal Atatürk, le "père des Turcs", qui laïcisa l’Etat dans les années 1920. "Ils veulent traîner la Turquie vers des âges sombres".
Associated Press
Commentaire
On sait que le gouvernement des Etats-Unis s’oppose, partout dans le monde, au gouvernements islamistes, et s’efforce de les renverser même lorsqu’ils ont été élus démocratiquement, n’hésitant pas à orchestrer une invasion militaire par pays vassaux interposés comme dans le cas de l’invasion de la Somalie par l’Ethiopie.
Il y a lieu de se demander si le gouvernement des Etats-Unis, tout en affirmant officiellement son attachement à la démocratie, n’encourage pas un coup d’Etat en Turquie, en agitant le spectre d’une dérive "terroriste" d’un gouvernement turc aux mains des islamistes. C’est-à-dire qu’un risque purement hypothétique est dépeint comme un danger imminent auquel il faudrait s’opposer par tous les moyens. Un éventuel coup d’Etat militaire en Turquie serait alors présenté comme une mesure de "défense de la démocratie". On relèvera que les médias occidentaux ont tendance à faire l’amalgame entre partisans de la laïcité et partisans d’un coup d’Etat militaire.
Frank BRUNNER