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vendredi 24 mars 2017
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Le Monde, 5 mai 2007

Corruption : L’OCDE agace Londres et vice-versa

par Maguy DAY


Vue du siège de l’OCDE, à Paris

Rien ne va plus entre la Grande-Bretagne et l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE). Au coeur du conflit : l’abandon, en décembre 2006, par la justice britannique -et ce à la demande de Tony Blair, qui a invoqué "l’intérêt général"-, d’une enquête portant sur un contrat d’armement entre le groupe britannique BAE Systems et Riyad. Celui-ci se serait accompagné de pots-de-vin à des membres de la famille royale saoudienne.

Grande-Bretagne


L’organisation internationale ne cache pas son irritation alors que la Grande-Bretagne a signé, en 1997, la convention de l’OCDE contre la corruption, comme les 29 autres membres de l’institution, ainsi que l’Argentine, le Brésil, la Bulgarie, le Chili, l’Estonie et la Slovénie. Celle-ci interdit justement la corruption de représentants des Etats étrangers dans les transactions commerciales internationales. A deux reprises, le groupe de travail de l’OCDE sur la corruption a fait connaître son irritation. Une première fois, le 18 janvier, où il a exprimé "ses graves inquiétudes" sur la volonté réelle de Londres de lutter contre la corruption. Une seconde, le 14 mars 2007, où il a "souligné les lacunes persistantes de la législation britannique anticorruption". Et décidé d’envoyer une équipe à Londres, au plus tard d’ici à un an, pour faire le point sur les efforts britanniques accomplis dans la lutte anticorruption. Un traitement sévère, dont seul le Japon a jusqu’ici fait l’objet et qui pourrait bientôt être appliqué à l’Irlande.

Des Tornados

Au-delà de l’affaire BAE Systems, l’OCDE juge que la Grande-Bretagne traîne les pieds pour respecter ses engagements. Et pour transposer dans sa loi le texte qu’elle a signé. Après lui avoir demandé, en 2003 comme en 2005, d’"adopter une législation moderne sur la corruption transnationale", elle se dit désormais "gravement préoccupée par le fait que cette recommandation reste inappliquée". "En outre, ajoute le groupe de travail, la loi britannique sur la responsabilité des personnes morales demeure déficiente" dans la mesure où elle ne s’applique pas aux cas de corruption transnationale.

Anthony Blair

Autant de remontrances que la Grande-Bretagne n’apprécie pas du tout. Au château de la Muette, siège de l’OCDE à Paris, on se dit persuadé qu’elle cherche désormais à déstabiliser l’institution. Le Suisse Mark Pieth, professeur de droit à l’Université de Bâle, reconduit chaque année depuis dix-huit ans à la tête du groupe anticorruption de l’OCDE, affirme que les autorités britanniques tenteraient de l’évincer. Les plénipotentiaires de sa Majesté ont laissé entendre qu’ils pourraient mettre leur veto au renouvellement de son mandat qui vient à terme en janvier 2008. "J’ai appris que l’ambassadeur de Grande-Bretagne, début mars 2007, au détour d’un couloir de l’Organisation, a demandé qu’il soit fait quelque chose pour que je sois démis de mes fonctions", déclare M. Pieth. Des accusations démenties par le Foreign Office. Toujours est-il que, lors d’une récente réunion de l’OCDE à Paris, les représentants britanniques ont empêché Mark Pieth de tenir une conférence de presse.

Mark Pieth

Le secrétaire général de l’OCDE -Angel Gurria, l’ancien ministre des finances mexicain, entré en fonctions en juin 2006- se dit également victime des foudres londoniennes. Et c’est à elles qu’il attribue les accusations de népotisme parues, le 20 avril 2007, dans le magazine britannique The Economist. Celui-ci a révélé que M. Gurria avait fait faire des travaux somptuaires dans son appartement de fonction et fait employer sa fille par l’OCDE. Ces attaques, "mêlant les insinuations, les ragots et les demi-vérités", ne sont pas tout à fait innocentes, juge M. Gurria dans un communiqué : "Il n’y a rien d’étonnant" à ce qu’elles se produisent maintenant, alors que, "ces derniers mois, plusieurs affaires importantes ont été mises au jour et examinées par le groupe de travail de l’OCDE sur la corruption". L’institution reconnaît qu’il y a eu des travaux importants dans la résidence de M. Gurria, pour 1186000 euros, avec un dépassement de 160000 euros. L’hebdomadaire britannique affirme, pour sa part, que le dépassement est près de trois fois plus important. L’OCDE tient à préciser que la décision d’entreprendre ces travaux a été prise avant l’entrée en fonctions de M. Gurria et que, l’Organisation étant propriétaire de ce bien de grande valeur, il est de son devoir d’y effectuer des travaux de maintenance. "Ce travail de rénovation représente un investissement légitime pour garantir la valeur d’un bien de l’organisme", souligne-t-on au service de la communication. Cet appartement de 480 mètres carrés "n’avait fait l’objet d’aucune maintenance sérieuse pendant plus de vingt ans", répond M. Gurria. Quant à l’entreprise retenue, elle a parlé de "gros travaux de rénovation, de retrait d’amiante, de renforcement de la sécurité et de modernisation de l’organisation du réseau de communication". Le secrétaire général admet, par ailleurs, que sa fille Eva a bien été employée à la direction de l’éducation de l’OCDE, pour un salaire mensuel imposable de 1342 euros. Mais elle a quitté ce poste au bout de deux semaines pour mettre fin à la polémique qui montait à son sujet.

José Angel Gurria Trevino

The Economist accuse également M. Gurria d’avoir favorisé l’embauche du mari de sa chef adjointe de cabinet, Ricardo Lopez. Ce dernier était pressenti pour un poste administratif de rang 4 (les fonctionnaires seniors atteignant le rang 7) au Centre de développement de l’OCDE. Soumise, parmi d’autres, à l’approbation de la directrice du centre, le professeur Louka Katseli, sa candidature a, toutefois, été rejetée. Depuis, il a trouvé une autre affectation contractuelle d’un an, comme leveur de fond pour le même service. M. Gurria défend les compétences de M. Lopez, auparavant directeur financier d’une coopérative agricole au Mexique et qu’il considère comme "hautement qualifié" pour ce travail. Et de préciser qu’en raison de la difficulté à obtenir un permis de travail en France "l’OCDE a pour politique d’aider les conjoints de ses employés à trouver un emploi à Paris, en particulier lorsqu’ils ne sont pas ressortissants d’un pays de l’Union européenne".

Une conférence au siège de l’OCDE, à Paris

Les accusations de The Economist n’ont manifestement pas déstabilisé M. Gurria en interne. L’Association du personnel de l’institution, qui fait office de syndicat au sein de l’Organisation, juge que le magazine britannique a attaqué "violemment et de façon malveillante l’institution de l’OCDE et son secrétaire général". "Nous considérons tous que mettre en cause l’intégrité et la crédibilité de l’OCDE équivaut à jeter un discrédit sur l’ensemble du personnel", précisent les salariés dans une note exceptionnellement mise en ligne sur le site Internet de l’OCDE. Les hauts fonctionnaires de l’institution considèrent dans leur majorité que la plaisanterie est de mauvais goût. "Ce ne sont que des commérages préjudiciables à l’institution, à une période où elle doit se réformer, ouvrir la porte à de nouveaux membres et définir de nouvelles priorités pour devenir un think tank intelligent et audacieux", s’indigne Michel Vanden Abeele, chef de la délégation de la Commission européenne auprès de l’OCDE. Et de souligner : "J’étais dans le comité de sélection du secrétaire général et Angel Gurria était le meilleur des six candidats."

Maguy DAY

Michel Vanden Abeele

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