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vendredi 24 février 2017
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Informations internationales : Armée professionnelle ou une armée de conscription ?

par Basil LIDDELL HART


Le résumé suivant des avantages et inconvénients du système de la conscription -comparé au système d’une armée professionnelle- représente les conclusions atteintes par une longue étude de la question -et ces conclusions, tout bien pesé, ont altéré ma tendance initiale à favoriser le système de la conscription.


Basil LIDDELL HART


Avantages du système de la conscription

Le système de la conscription présente nombre d’avantages marqués. Il représente la méthode la plus systématique pour lever des armées, et il est le plus facile à organiser. C’est le préféré des planificateurs. Ils peuvent faire leurs calculs avec précision et peuvent compter remplir leurs colonnes sans souffrir de maux de tête. Aucun effort d’imagination n’est requis pour recruter ou améliorer les conditions de service. Les hommes doivent venir, quand on les appelle, que cela leur plaise ou non.

C’est le système le plus économique -en proportion des effectifs enregistrés. On peut obtenir du personnel de qualité et techniquement compétent sans se soucier du niveau des salaires. Ceci est impossible avec une armée professionnelle recrutée sur une base de volontariat.

Le système de la conscription paraît être le plus démocratique, puisqu’il exige la même durée de service de tous. Mais son équité peut paraître équivoque si on analyse plus profondément les facteurs sociaux et psychologiques, après prise en compte de la diversité des mentalités et des tempéraments, aussi bien que le fonctionnement pratique du système. Il ne peut pas y avoir de véritable égalité dans le traitement uniforme de ceux qui sont naturellement prédisposés au service militaire et de ceux qui ne le sont pas -et l’une des plus évidentes vérités de l’expérience humaine veut que plus un homme améliore ses qualités civiles, plus il est enclin à perdre la pugnacité désirable pour combattre. Néanmoins, l’apparence égalitaire présente un attrait évident dans un système politique visant l’égalitarisme.

La conscription paraît également plus démocratique car le pouvoir résidant dans la connaissance des armes est distribué parmi les citoyens d’un pays, au lieu d’être confiné à une section. La conscription porte la promesse de contrôler les abus d’un tel pouvoir par une caste professionnelle dont les intérêts peuvent aller à l’encontre de ceux de la communauté dans son ensemble. Là encore, l’expérience de l’histoire suggère que cette croyance est une illusion. Mais de telles apparences ont tendance à être réconfortantes.

Un autre argument pour la conscription est qu’elle apporte, à la jeunesse de la nation, une nécessaire discipline et un esprit favorable au service de la communauté. Bien que cet argument a souvent été le préféré des fauteurs de guerre, ce qui le rend suspect, il ne faut pas trop vite le rejeter pour ce motif. Un sens de la discipline est nécessaire, d’une manière ou d’une autre, pour une bonne citoyenneté. Le manque de discipline a été marqué depuis l’effondrement de l’autorité parentale, et ses inconvénients sont insidieux. Le service militaire apporte souvent une amélioration. Mais le recours à un tel substitut est l’aveu d’un échec de l’éducation, à la maison et à l’école. On y remédierait mieux en se concentrant sur le problème à l’origine, au lieu de l’ignorer jusqu’à ce qu’il soit trop tard et espérer qu’elle arrivera comme un sous produit de l’entraînement pour la guerre. Le fait même que des soldats dirigeants aient plaidé pour la conscription en soulignant sa valeur de discipline sociale soulève des doutes sur les autres motifs et il convient de se demander si le système est essentiel pour des motifs purement militaires.

La conscription est le seul système qui peut produire une très grande armée. C’est sa principale justification, et elle est importante aussi longtemps que la principale assurance de la sécurité d’une nation dans la paix, et de sa victoire dans la guerre, repose dans le nombre d’hommes sous les armes. D’un point de vue militaire, la grandeur a d’autres avantages dont les conseillers militaires d’un gouvernement sont conscients, bien qu’ils hésitent à s’en servir à titre d’arguments. Plus grande est l’armée, plus nombreux sont les grades élevés et meilleures sont les perspectives de promotion -c’est là l’explication très naturelle pour laquelle les soldats professionnels les plus critiques à l’égard des « civils » sont favorables à leur conscription dans l’armée, même si cela implique un affaiblissement de l’esprit de soldat. Il serait déraisonnable de les blâmer pour promouvoir leurs intérêts -car c’est la nature humaine ordinaire-, mais on doit comprendre et tenir compte du motif subconscient.

Inconvénients du système de la conscription

Cependant, même d’un point de vue militaire, le système de la conscription comporte nombre de sérieux désavantages qui doivent être pesés par rapport aux avantages apparents.

En premier lieu, nous devons considérer ses effets sous-jacents sur l’efficacité. La plus longue période de conscription possible en temps de paix n’est pas assez longue pour développer le niveau de compétence atteignable avec un long service volontaire, et le temps exigé augmente avec la complexité des armes. Mais derrière le facteur temps repose un facteur psychologique. L’enthousiasme est la principale source de l’efficacité, et il est évidemment incompatible avec la contrainte.

Cela n’implique pas, bien sûr, qu’un homme recruté au moyen de la contrainte ne puisse pas développer d’enthousiasme pour son job, ou qu’une armée de volontaires fonctionne sans contrainte. Au demeurant, un bon degré d’efficacité peut être atteint même si les hommes ne sont pas très motivés pour leur job. Mais les degrés les plus élevés d’efficacité proviennent d’une impulsion dynamique essentiellement spontanée, et celle-ci dépend, à son tour, d’un sentiment de contrainte aussi réduit que possible.

La conscription tend également à affaiblir la capacité d’une armée, spécialement sous le stress et la contrainte. Un soldat involontaire est porteur du germe de la démoralisation, susceptible de propager l’infection bien au-delà des proportions de sa contribution involontaire. Avec une expérience grandissante de la guerre moderne, les services combattants ont appris qu’il est plus sage d’écarter les hommes dont le moral est incertain -que ce soit par tempérament ou par suite d’une tension nerveuse prolongée-, plutôt que de les obliger à aller au combat, ce qui était l’habitude auparavant. Rien n’est plus contagieux que la panique. Dans les conditions toujours plus individualistes de la guerre moderne, tout élément faible devient plus dangereux. Le système du service obligatoire multiplie naturellement les probabilités de telles faiblesses.

La conscription va à l’encontre de la tendance qualitative des moyens de guerre modernes. Elle met l’accent sur le fétichisme du nombre, à une époque où la véritable supériorité de la force dépendra de plus en plus des compétences spécialisées et de l’initiative individuelle. Sur ce point, il est significatif que les leaders nazis ont été amenés, par l’expérience, à mettre une emphase grandissante sur l’utilisation de troupes d’assaut spéciales pour chaque objectif important. Le mouvement nazi était essentiellement un mouvement volontariste, exclusif plutôt que compréhensif, tandis que les sections les plus vitales des forces allemandes -l’aviation, les chars, les parachutistes et les unités SS- étaient recrutées sur une base semi-volontaire. Peu d’éléments indiquent que la masse ordinaire de l’armée allemande partageait le même enthousiasme ; mais des preuves considérables suggèrent que cela a contribué à la faiblesse fondamentale de l’apparente puissance allemande.

Une armée de conscription présente également l’inconvénient d’être lente à mobiliser, et dans un pays démocratique il existe une tendance naturelle à retarder la mobilisation. On ne peut jamais atteindre le même degré de préparation qu’avec une armée professionnelle. De ce fait, une armée de conscription est beaucoup moins apte à affronter le danger d’une invasion de type blitzkrieg -et encore moins apte à affronter le danger d’une attaque nucléaire. Dans le même temps, une armée de conscription tend à préserver la vieille idée, désormais illusoire, selon laquelle la force d’un pays réside dans le poids des nombres armés, et il en résulte un faux sentiment de sécurité.

Le cas de la Grande-Bretagne

Au-delà de ces inconvénients militaires généraux, le système de la conscription ne correspond pas aux problèmes militaires spécifiques de la Grande-Bretagne, lesquels se situent principalement outre-mer. Contrairement aux Etats continentaux, la tâche essentielle des forces terrestres britanniques est la défense de territoires étrangers, pas les frontières du pays. Ce besoin ne peut être satisfait que par une armée volontaire, professionnelle, ainsi que les avocats d’un service militaire obligatoire sont contraints de l’admettre. Au mieux, la conscription est seulement un supplément, pas la solution principale du problème.

Mais en plaidant ce moyen supplémentaire, ces avocats occultent les inconvénients d’un mélange de service obligatoire et de recrutement volontaire. L’expérience donne des raisons de craindre que les effets d’un système mixte tendent à reproduire, dans la sphère militaire, l’adage selon lequel « la mauvaise monnaie chasse la bonne ». Entre la première et la seconde guerre mondiale, l’opinion militaire, en France, en était arrivée à voir l’importance qu’il y avait de créer une force professionnelle mécanisée d’attaque, en plus de l’armée de conscription. Mais les efforts pour recruter un élément professionnel adéquat ont apporté des résultats décevants -dans un pays qui était habitué à de courtes périodes de service obligatoire. L’absence d’une telle force, instantanément prête, a été un facteur décisif pour empêcher les Français de contrer la réoccupation de la Rhénanie par Hitler, en 1936.

On peut ainsi constater que les avantages militaires du système de la conscription s’accompagnent par un nombre bien plus considérable d’inconvénients, lesquels sont qualitativement plus sérieux. Mais, au-delà de ce constat, il faut prendre en considération les désavantages dans une sphère plus vaste.

En premier lieu, par rapport à une armée professionnelle, la conscription entraîne une plus grande réduction de la main-d’œuvre disponible pour l’industrie. Nous commençons à ressentir, de plus en plus, les contraintes économiques du service militaire. Il n’y a aucun pays dont le système économique soit moins adapté que celui de la Grande-Bretagne pour supporter les contraintes supplémentaires de la conscription militaire.

Un second inconvénient fondamental de la conscription est qu’elle donne à la hiérarchie militaire une plus grande influence, et suscite de plus grands intérêts dans des activités guerrières. Dans des pays comme la Grande-Bretagne, et dans d’autres démocraties, le danger de favoriser des tendances agressives peut être négligé. Mais même dans un pays pacifique cette influence grandissante peut favoriser des exigences militaires plus grandes que l’économie nationale ne peut sainement le supporter.

L’adoption de la conscription, par la Grande-Bretagne, au cours des deux grandes guerres, a été un élément puissant pour nous amener à négliger le principe de base de l’économie des forces et d’abandonner la méthode de guerre britannique de la préservation de la force, laquelle nous avions pourtant suivie précédemment avec un grand avantage. En 1914-1918, et à nouveau en 1939-1945, nous avons été tellement absorbés pour gagner la guerre, et nous y avons consenti tant d’efforts, que nous avons oublié que le résultat dépend, en réalité, de notre capacité à demeurer suffisamment fort pour gagner la paix -ainsi que nous l’avions fait après les guerres précédentes. Le fait que nous ayons été incités à continuer la conscription en temps de paix, après une victoire apparente, est la preuve la plus claire que nous avons davantage perdu que gagné dans le résultat et par rapport à notre propre effort total.

Désormais, la conscription est utilisée pour assumer des engagements de paix qui sont trop lourds par rapport à ce que nous pouvons sainement supporter dans notre situation économique, et que nous ne pourrions pas respecter en guerre -si nous étions confrontés à une grande puissance. Il est déraisonnable, pour une nation, d’étendre un bras protecteur sur ceux qu’elle ne peut pas réellement défendre contre une attaque, et de faire des promesses qui s’effondreront sans doute comme la croûte d’un gâteau sous la pression. La garantie accordée par la Grande-Bretagne à la Pologne, en 1939, était une leçon que nous ne devons pas oublier.

Un danger plus subtil de la conscription est qu’elle affaiblit le patriotisme. C’est naturel, car la contrainte atrophie le sens de la responsabilité personnelle, et favorise l’esprit d’évasion. Les pays qui ont été habitués depuis longtemps au système obligatoire ont montré un pourcentage élevé de déserteurs et de membres de la cinquième colonne, ainsi qu’une disposition marquée aux effondrements soudains. Nous ne devrions pas risquer avec légèreté notre passé d’immunité quasi complète contre la trahison interne.

Le cancer de la civilisation

Cette réflexion nous amène à la conclusion la plus fondamentale de toutes. La conscription accroît énormément le pouvoir de l’Etat sur les individus. Elle a été d’un grand service pour les dictateurs, comme moyen pour réduire le peuple en esclavage dans leurs propres buts. Les peuples amis de la liberté sont fous s’ils aident à préserver un tel système comme une coutume naturelle. Car la conscription a été le cancer de la civilisation.

B.H. LIDDELL HART

Defense of the West

Cassell and company Ltd, 1950

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source