retour article original

samedi 25 février 2017
Vous êtes ici Accueil Informations internationales Afrique Egypte
Le Monde, 7 juin 2007

Egypte : Enlevé par la CIA et torturé

par Cécile HENNION


Vue d’Alexandrie

Quarante-quatre ans à peine, mais l’homme en paraît soixante. L’imam égyptien Oussama Moustafa Hassan Nasr, plus connu sous le nom d’Abou Omar, se décrit lui-même comme un "vieillard brisé, le corps en ruine", un homme qui "mange trop, ne désire plus sa femme, gavé aux tranquillisants". Pas une nuit sans qu’il ne se "réveille en hurlant", réminiscence du cauchemar bien réel, commencé avec son enlèvement dans une rue de Milan, en Italie, le 17 février 2003, et qui s’est poursuivi par d’interminables séances de torture, durant quatre ans, dans les geôles égyptiennes.

Egypte


Né, en 1963, dans le quartier de Mahram Beik, à Alexandrie, Abou Omar étudie le droit et se passionne pour la politique. Il adhère au Wafd, un parti libéral, où il côtoie un certain Ayman Nour, unique et malheureux concurrent de Hosni Moubarak lors de la dernière élection présidentielle de 2005, jeté en prison peu après sa défaite, et dont ses proches attendent toujours la libération. Très vite, Abou Omar préfère l’engagement religieux et devient l’un des plus jeunes prédicateurs d’Alexandrie. Ses prêches n’épargnent pas le régime, ce qui vaut à l’imam, alors âgé de 25 ans, son premier séjour en prison et ses premières séances de torture. Six mois dans les geôles de Tora, au Caire, le dégoûtent pour toujours de son pays. Abou Omar se proclame "salafiste", une pratique très rigoriste de l’islam, depuis l’âge de 22 ans. En racontant son itinéraire, sa fuite d’Egypte jusqu’en Italie, en passant par la Jordanie, le Yémen, le Pakistan et l’Albanie, il est conscient que ces destinations ont pu susciter les soupçons des services occidentaux. Des jihadistes, il en a rencontré. Mais il affirme avoir toujours rejeté "leur idéologie et leurs méthodes". "Je ne sais pas me servir d’une arme, ajoute-t-il : je me suis enfui d’Egypte avant mon service militaire."

Ossama Mustafa Hassan Nasr dit Abou Omar

C’est ce qui le décide à fuir, par la Jordanie, pour rejoindre le Yémen, puis Peshawar, au Pakistan. Il raconte avoir alors avoir travaillé pour une organisation humanitaire koweïtienne, au service de réfugiés afghans. "Peshawar était la base arrière des jihadistes, notamment égyptiens. Ces derniers m’ont menacé de mort à plusieurs reprises, parce que je refusais leur combat. C’est la raison de mon départ pour l’Albanie, en 1992", dit-il. Le jeune homme s’engage alors dans une autre organisation, la Wakalat Al-insaniya lil ghaouth wal taamir (Agence de sauvetage et de reconstruction), financée par l’Arabie saoudite. Au bout d’un an, il épouse une Albanaise, qui lui donnera deux enfants, et se lance dans la vente "de viande et d’alimentation". "Ce parcours, dit-il, les Américains le connaissent depuis longtemps. En 1994, ils m’ont arrêté et interrogé au côté de la police albanaise. En tant que commerçant, j’avais beaucoup de contacts avec les Arabes et les musulmans venus se battre en Bosnie. Les policiers m’ont dit : "Tu restes et tu deviens notre informateur, sinon tu pars." J’ai plié bagage avec ma famille et suis parti en Allemagne, puis en Italie où j’ai réussi à obtenir le statut de réfugié politique."

Vue de Tirana, en Albanie

A Milan, Abou Omar reprend ses fonctions d’imam dans une mosquée locale. Ses prêches sont aussi virulents que par le passé et s’attaquent cette fois à la politique américaine au Moyen-Orient. "J’avais le pressentiment que quelque chose allait m’arriver. Une caméra avait été installée devant l’entrée de la mosquée, filmant les allées et venues de tous les fidèles. Je recevais des coups de téléphone bizarres. J’avais l’impression d’être suivi." Jusqu’au jour de l’enlèvement : des hommes débarquent d’un van blanc, l’empoignent, le ligotent, le bâillonnent, l’allongent à l’arrière du véhicule. Il était midi à Milan. Le lendemain à l’aube, il débarque au Caire.

Vue de Milano, en Italie

Morgan Mohammed, un entrepreneur égyptien émigré à Milan et qui fréquentait la même mosquée, a été appréhendé par la police égyptienne, le 28 septembre 2003, à sa sortie d’avion, alors qu’il venait d’atterrir au Caire. Lui n’avait jamais eu d’ennuis avec le gouvernement. Il a passé dix mois en prison. Aujourd’hui encore, il ne comprend pas pourquoi. "On m’a demandé si je finançais Abou Omar et on m’a accusé d’entraîner mes ouvriers à devenir des moudjahidines pour l’Irak : c’était une entreprise de restauration de bâtiment !", confie-t-il timidement.

Un Boeing 737 de la CIA utilisé pour transporter des prisonniers clandestinement

Le 4 avril 2004, Abou Omar est déclaré innocent et libéré "à condition (qu’il) se taise". "En partant, j’ai vu un document sur le bureau de l’officier, jure-t-il. C’était une feuille divisée en deux parties. La première me concernait. Il était écrit : "libéré, mais ne doit pas ouvrir la bouche pour ne pas mettre le gouvernement italien dans l’embarras" ; la deuxième était une liste d’une dizaine d’Arabes résidant en Italie "à envoyer en Egypte", probablement de la même manière que j’y avais été envoyé. C’est pourquoi j’ai décidé de parler." Quelques mots aux médias. Retour en prison. Un officier lui explique qu’"il y restera le temps de se faire oublier". Abou Omar a été libéré le 11 février 2007. Il répète qu’il a tout perdu et qu’il n’attend rien du procès de Milan. Son seul souhait : "Quitter l’Egypte."

Vue du Caire

Ses chevilles portent encore les stigmates des anciennes entraves. Soulevant sa dichdacha (vêtement), il exhibe les marques des brûlures à l’électricité sur ses bras et ses jambes. A cause des coups répétés sur le visage, Abou Omar n’entend plus d’une oreille. "Les tortures physiques s’effacent avec le temps, assure-t-il, mais les tortures psychologiques sont des machines à destruction." Il en veut pour preuve le cas de Khaled Masri, enlevé dans des conditions similaires en Macédoine, fin décembre 2003, pour être "interrogé" pendant six mois dans une prison afghane. Il y a trois semaines, Khaled Masri a mis le feu à un supermarché. Il est maintenant dans un asile d’aliénés, en Allemagne. "On est tous devenus fous. La seule différence entre Masri est moi, c’est la religion qui m’a aidé à tenir le cap, même si l’officier égyptien m’a ri au nez quand je lui ai demandé un Coran."

Khaled Al-Masri

Vendredi 8 juin 2007, Abou Omar aurait dû être le témoin-clé du procès historique de vingt-six agents de la CIA (Agence centrale de renseignement) et de plusieurs anciens dirigeants des services secrets militaires italiens, jugés pour les transferts illégaux de détenus dans le cadre de la lutte américaine contre le terrorisme. Les juges italiens n’entendront pas l’histoire de l’imam. Le consulat italien du Caire lui a refusé son visa. Ses papiers de réfugié politique en Italie, obtenus en 1997, ont expiré alors qu’il était en détention et les autorités égyptiennes l’ont inscrit sur la liste des citoyens interdits de voyage à l’étranger. "Les Nations Unies, le Conseil de l’Europe, les ONG professent de beaux principes qui s’appliquent aux Européens et aux Occidentaux. Mais quand il s’agit d’Arabes et de musulmans, tout cela n’est plus qu’un peu d’encre sur du papier, déplore Abou Omar. Justice ne sera pas rendue. Le gouvernement italien s’abrite derrière le "secret d’Etat". Les commandos de la CIA ne comparaîtront pas. Ce procès a pris une ampleur internationale, mais cela ne me concerne pas. Le scandale a éclaté quand le chef des services de renseignement italiens en Irak, Nicola Calipari, a été tué par les Américains (en 2005). Les Italiens ont voulu leur renvoyer une gifle ; ils se sont servis de mon cas, comme on sort une carte maîtresse dans un jeu de poker, sans aucune considération pour mes souffrances."

Cécile HENNION

AUTEURS 

  • Cécile HENNION

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source