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Le Temps, 8 juin 2007

Côte d’Ivoire : Le cacao donne au conflit un arrière-goût amer

par Pierre CHAMBONNET


Le cacaoyer peut atteindre près de 10 mètres lorsqu’il est en forêt, mais pour faciliter la récolte, il est généralement entretenu à une hauteur de 4 à 8 mètres. Il peut produire jusqu’à 150 fruits -ou cabosses- par année, contenant chacune de 30 à 40 graines. Les cabosses mûrissent pendant toute l’année, mais sont récoltées au cours de deux périodes qui varient selon les pays

Le cacao ivoirien, qui alimente la plus grosse partie du marché mondial du chocolat, a aussi servi de ressource au conflit en Côte d’Ivoire. Quelque 118 millions de dollars tirés du commerce des fèves auraient contribué à l’effort de guerre ivoirien, aussi bien du côté des forces gouvernementales du président Gbagbo que des forces rebelles.

Côte d’Ivoire


La Côte d’Ivoire est le premier producteur de cacao au monde (40 % de la production mondiale). La guerre civile a débuté en septembre 2002. Après un accord de cessez-le-feu, elle a repris de plus belle en novembre 2004. Dernier événement en date : un accord de paix a été signé, à Ouagadougou, au Burkina Faso, en mars 2007, mettant un terme à la fracture du pays en deux zones, entre forces gouvernementales au sud et forces rebelles au nord. Jusque-là, la France, avec son opération « Licorne », assurait la surveillance de la « zone de confiance » entre les deux camps. Le président Gbagbo a fait de Guillaume Soro, le chef rebelle des Forces nouvelles (FN), son premier ministre.

Une cabosse de cacaoyer

Le cacao a nourri la guerre civile au pays de l’éléphant. C’est du moins la conclusion d’un rapport détaillé de Global Witness, l’ONG spécialisée dans la lutte contre le pillage des ressources naturelles, la corruption qui l’alimente et les conflits qui en découlent. L’organisation britannique dénonce une nouvelle fois le paradoxe qui veut qu’une ressource naturelle en abondance, loin de fonder la richesse du pays qui la détient, en produit l’effondrement. « Votre barre chocolatée a de fortes chances de contenir du cacao ivoirien, et il se peut qu’elle ait financé le conflit dans ce pays », avertit Global Witness. « L’idée est de montrer comment un produit en apparence aussi innocent que le chocolat peut servir à alimenter un conflit désastreux, explique Maria Lopez, la représentante de Global Witness en Afrique de l’Ouest. Nous ne nous sommes pas centrés sur les causes de la guerre mais sur les dynamiques du conflit, avec l’objectif de montrer les liens entre l’exploitation du cacao et le conflit, via la corruption. » On connaissait sur le continent les « diamants du sang », un trafic lucratif au cœur des économies de guerre d’Afrique de l’Ouest. En Côte d’Ivoire, où un tel commerce a aussi alimenté le conflit, le cacao a joué un rôle de premier plan. Des fèves contre des armes : d’après certains témoignages recueillis par Global Witness, des hélicoptères de combat auraient directement servi de monnaie d’échange contre du cacao. Le commerce des fèves a directement financé les opérations de guerre du gouvernement ; 20 millions de dollars auraient été détournés par les institutions nationales de la filière cacao pour alimenter les caisses des forces gouvernementales, accusées de graves atteintes aux droits de l’homme. Les rebelles des FN ont aussi eu leur part du gâteau. Ils ont imposé un blocus empêchant le cacao du nord de transiter vers le sud, ce qui leur permettait de s’assurer la perception de taxes. Longtemps, leur intérêt a été de conserver leur mainmise sur le cacao du nord et de résister à la réunification du pays. « Peu de choses ont changé depuis l’accord de paix de Ouagadougou, précise Maria Lopez. Les Forces nouvelles continuent de prélever des taxes très importantes dans le nord du pays, qui produit 10 % du cacao ivoirien. »

Des fèves de cacao

Mauvaise gestion des revenus, opacité des comptes, corruption et favoritisme politique : les principales zones d’ombre liées au commerce du cacao reposent sur une absence de contrôle de la filière. L’ONG pointe aussi du doigt les acteurs de l’industrie chocolatière sur place, et les sociétés internationales de commerce du cacao. Représentées à la bourse du café et du cacao ivoirienne, des entreprises occidentales auraient contribué au détournement de fonds issus du commerce du cacao : Cocoa SIFCA, une filiale ivoirienne du groupe agroalimentaire américain ADM ainsi que Dafci, à l’époque une société appartenant au groupe français Bolloré. « L’industrie chocolatière est très secrète sur l’origine des fèves qu’elle utilise, poursuit Maria Lopez. Elle est jalouse de ses recettes. Le problème est que du coup personne ne peut donner de comptes... » Les sociétés liées au commerce du cacao affirment à Global Witness s’acquitter des taxes commerciales prélevées par le gouvernement, ce qui leur permet d’exercer leur activité en toute légalité : « Mais ces compagnies ne se montrent pas très curieuses sur l’utilisation des fonds. Elles ne se posent aucune question à ce sujet et ne publient en aucun cas les montants totaux des taxes versées. Ce serait un premier pas positif si déjà les sociétés occidentales affichaient plus de transparence. »

Séchage des fèves

Appel à une action internationale

Selon Global Witness, depuis la fin de la Guerre froide, le recours aux richesses naturelles pour financer les conflits devient de plus en plus systématique. Dans sa traque des conflits alimentés par ce type de commerce illégal, l’ONG est très présente sur le continent africain. Plus spécialement en Afrique de l’Ouest, où les conflits se suivent et se ressemblent. Le nerf de la guerre y provient tantôt du commerce du pétrole, du trafic du cacao ou encore de celui des diamants : nombre de machines de guerre ont fonctionné grâce à la manne qui en découle, de la Côte d’Ivoire à la Sierra Leone en passant par le Liberia... Un pays dans lequel Charles Taylor, l’ex-président et seigneur de guerre aux mains de la justice internationale et dont le procès vient de débuter à La Haye, a aussi tiré des bénéfices du commerce du bois. Angola, Cambodge... sont autant de pays où l’ONG a constaté le pillage des ressources à des fins guerrières. Autant de cas d’étude qui poussent Global Witness à réclamer une action de l’ONU. L’organisation en appelle à une résolution du Conseil de sécurité pour définir un concept de « ressources du conflit », un préalable à une action internationale dissuasive basée sur des enquêtes et des interventions ciblées.

Pierre CHAMBONNET

Des sacs de fèves de cacao prêts à l’exportation

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