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Le Temps, 26 juin 2007

Informations internationales : Dick Marty, la quête de vérité

par Ron HOCHULI


Seul et sans moyens, le Tessinois, rapporteur du Conseil de l’Europe sur les prisons secrètes de la CIA, a réussi à créer une « dynamique de la vérité ». Les leçons d’un an et demi de travail.

Un Boeing 737 utilisé par la CIA pour transférer des prisonniers


« Je ne suis pas le petit Marty qui joue les Don Quichotte. » Le sénateur tessinois ne manque jamais d’insister sur ce point. Et pourtant, il fallait une bonne dose de quichottisme pour s’attaquer, seul et sans moyens, à une vaste « toile d’araignée » mise en place par le renseignement américain au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Pour prouver, de surcroît, que des prisons secrètes de la CIA ont existé en Europe et que des gens ont été enlevés et torturés avec l’aval, voire la complicité de dirigeants européens. Pour déclencher, enfin, selon la formule chère à Dick Marty, une « dynamique de la vérité ». Nommé rapporteur spécial du Conseil de l’Europe fin 2005, l’ancien procureur tessinois a longtemps évoqué un « faisceau d’indices concordants » montrant que le renseignement américain avait bien « transféré » des détenus à travers l’Europe et ouvert des prisons sur le Vieux Continent. Dans le rapport de 70 pages qu’il a présenté à Paris début juin 2007, il parle désormais de « certitude », de « démonstration ». Néanmoins, arrivé au terme de sa mission -« à moins que l’on ne découvre des faits nouveaux »-, il attend avec une impatience toute relative le débat sur son rapport, mercredi 27 juin 2007, à l’assemblée du Conseil de l’Europe, à Strasbourg. « Les orgueils nationaux vont jouer. Aucun Etat ne voudra se montrer trop offensif, pour ne pas apparaître trop coupable », anticipe-t-il. Mais il refuse de dramatiser : « Mon travail est fait. La dynamique de la vérité est lancée. Encore lente et saccadée, elle finira par produire toute la lumière sur ce qui s’est passé. »

Dick Marty

Cette dynamique est née avec une intuition « simple mais décisive ». Conscient que les gouvernements feraient tout pour étouffer ses révélations, Dick Marty, avec l’aval du Conseil de l’Europe, a communiqué dès le début de ses investigations que l’anonymat serait garanti à tout interlocuteur qui lui fournirait des informations. Un choix payant : Dick Marty a reçu témoignages, données et interprétations d’une foule de membres de la société civile. Et il a, surtout, été approché par une trentaine d’agents des services de renseignement américains et européens. « C’est humain, les gens veulent parler, notamment lorsqu’ils ont mauvaise conscience, raconte le Tessinois. Mais ils veulent précisément le faire en secret. Et certains sont venus me voir comme on va se confesser. » Ensuite -paradoxe ?- le gouvernement américain a lui-même contribué à ce que les langues se délient : en décembre 2005, la secrétaire d’Etat, Condoleezza Rice, a officiellement nié toute violation de la souveraineté d’Etats européens. Une déclaration cruciale pour l’enquêteur, puisqu’elle lui a permis de déduire que, si les Etats-Unis n’ont pas violé la souveraineté européenne, c’est parce que des Etats européens ont coopéré avec la CIA.

Condoleezza Rice

Quelques mois après un premier rapport accablant présenté par le sénateur, en juin 2006, George Bush en personne, en voulant légitimer les prisons secrètes devant l’opinion américaine, a confirmé leur existence. Seule contre-vérité répétée par les Etats-Unis : « Nous n’avons pas torturé. » C’est « évidemment faux », souligne Dick Marty. « Mais les Américains n’ont pas la même définition légale de la torture... » Selon le Tessinois, « il y a une culture de la vérité aux Etats-Unis. Une partie de la société civile, avide de justice, s’est mobilisée. Et les responsables gouvernementaux, bien qu’ils n’hésitent pas à violer des lois, notamment hors de leur territoire donc hors de leur cadre légal, mentent rarement de façon éhontée. » Des circonstances atténuantes pour Washington ? Dick Marty coupe court. « On ne peut en aucun cas légitimer les actes commis par les Etats-Unis. »

Un Irakien torturé à la prison d’Abou Ghraib

En revanche, par comparaison, le Tessinois voit des circonstances aggravantes pour les Européens. Qui non seulement ont laissé faire, mais refusent tout examen de conscience en se murant dans un silence coupable. En réalité, a pu établir le rapporteur, un programme a été signé, le 4octobre 2001, dans le cadre de l’OTAN. Ce programme fournissait à Washington des « autorisations de survol générales » des pays de l’alliance pour des vols militaires « liés à des opérations contre le terrorisme » et garantissait une grande marge de manœuvre à ses agents. Enfin, le programme ouvrait la voie à des « accords bilatéraux ». Ces accords ont conduit la Pologne et la Roumanie à héberger des centres de détention gérés par la CIA entre 2003 et 2005. Ce dans le cadre d’une opération spéciale baptisée HVD (pour High Value Detainees), mise au point par l’administration américaine pour « tuer, capturer ou mettre en détention » des personnes de « grande importance » soupçonnées de terrorisme. Selon de nombreux témoignages, corroborés par des données de mouvements aériens, pas moins de huit « détenus de grande importance » auraient été captifs en Pologne. Parmi eux, Khaled Cheikh Mohammed, cerveau présumé des attentats du 11 septembre 2001. La Roumanie, elle, aurait « accueilli » des détenus « dont la valeur était considérée comme inférieure en termes de renseignement ». Selon Dick Marty, les anciens présidents polonais, Aleksander Kwasniewski, et roumain, Ion Iliescu, qui ont toujours nié leur implication, avaient donné leur aval aux opérations.

Khalid Sheik Mohammed

Cependant, le rapporteur ne tient pas à stigmatiser en particulier les pays de l’Est, « plus vulnérables que d’autres face à Washington ». Il épingle, au total, quatorze Etats, dont des gouvernements d’Europe occidentale, situés « au cœur d’une vaste toile d’araignée » tissée par la CIA, et qui se cramponnent désormais au secret d’Etat. Sont visés, entre autres, l’Italie et l’Allemagne. Dick Marty revient sur le cas de l’imam Abou Omar, enlevé en pleine rue, à Milan, en 2003, par vingt-six agents de la CIA, transféré en Allemagne -selon toute vraisemblance via l’espace aérien helvétique- puis en Egypte, où il a été détenu et torturé pendant plus d’un an. Il ne mâche pas ses mots face aux gouvernements de Silvio Berlusconi, qui « a cautionné cet acte et d’autres », et de Romano Prodi. « L’occasion était belle, pour celui-ci, de disqualifier son prédécesseur en permettant à la justice de faire son travail. » Au lieu de cela, se désole Dick Marty, « le gouvernement Prodi sabote le procès des kidnappeurs d’Abou Omar », qui s’est ouvert au début de juin 2007. « Il tente de faire annuler l’ordonnance de renvoi des prévenus et n’a toujours pas transmis à Washington les demandes d’extradition des agents de la CIA concernés. » Politiquement, l’attitude de Berlin est comparable à celle de Rome, dans le cadre de l’affaire Khaled Al-Masri, du nom de ce ressortissant allemand kidnappé en 2004 en Macédoine. Une commission d’enquête parlementaire nationale a en effet jugé que le gouvernement de coalition d’Angela Merkel a « limité les possibilités » d’élucider cette affaire en invoquant le secret d’Etat.

Ossama Mustafa Hassan Nasr dit Abou Omar

Le secret d’Etat : voici l’ennemi à combattre, insiste Dick Marty, rendu pragmatique par son expérience des « missions impossibles », mais dont la capacité d’indignation demeure intacte. « On sacrifie l’éthique au profit du bien-être à court terme, déplore-t-il. Des Etats qui ont une tradition démocratique séculaire limitent les libertés citoyennes en invoquant le prétexte sécuritaire de la lutte contre le terrorisme pour rassurer les citoyens et préserver leurs relations avec Washington. » Une faute grave, selon le Tessinois. « Egalement du point de vue de la sécurité. » Pour Dick Marty, il ne s’agit pas d’amoindrir le « rôle crucial » que le renseignement doit jouer contre le terrorisme. Il ne doute pas non plus que les Etats-Unis ont en partie arrêté « des gens qui ont commis des actes abominables ». Cependant, souligne-t-il, « nous devons agir selon la prééminence du droit ». Parce que le recours à l’illégalité va dans le sens des criminels, « qui se sentent légitimés à combattre une société [occidentale] qu’ils estiment injuste »...

Khaled Al-Masri

Selon le rapporteur, il manque une stratégie internationale contre le terrorisme. « Dans ce domaine, l’Europe a été dramatiquement passive. » Et après avoir « vraisemblablement quitté l’Europe », la CIA poursuit ses activités clandestines en Afrique et en Asie. Or, il serait indispensable de mettre sur pied un système judiciaire international. Mais pour corriger les erreurs, il faut avant tout les reconnaître. Ce qui passerait forcément par des enquêtes nationales sur les responsabilités de chaque gouvernement dans l’affaire des prisons de la CIA. Y compris en Suisse. Le Ministère public de la Confédération a certes ouvert une enquête sur le présumé survol du territoire national (un parmi des dizaines d’autres) de l’avion militaire américain transportant Abou Omar. Mais les investigations tardent à aboutir. « Et elles ne permettront en rien de cibler d’éventuelles responsabilités politiques », tranche le sénateur. « La Suisse tente elle aussi d’étouffer cette affaire, renchérit Dick Marty. En témoigne la procédure pour violation du secret militaire ouverte contre les journalistes du Blick, finalement acquittés, qui ont publié le fameux fax égyptien faisant état de prisons de la CIA. » Globalement, le rapporteur déplore l’absence de réactions en Suisse. Implicitement, il se montre particulièrement sévère à l’égard de Micheline Calmy-Rey [ministre des Affaires étrangères] : « Cela ne coûte rien d’exiger l’indépendance du Kosovo. A l’inverse, réclamer celle de Taïwan ou effectuer un travail de vérité sur les prisons de la CIA pourrait peser sur nos relations diplomatiques. Mais je suis d’avis que, lorsque l’on défend les droits de l’homme, il faut accepter ce risque... »

Un Gulfstream 5 utilisé par la CIA pour transférer des prisonniers

Selon le Tessinois, l’attitude de Berne correspond à celle que l’on a connue pendant l’affaire des fonds en déshérence. « La vérité avait fini par sortir de l’extérieur, sous la pression des Américains. » Autre similitude entre les deux cas ? « L’historien Jean-François Bergier, qui avait permis à la Suisse de faire son examen de conscience, est regardé par beaucoup comme un traître à la patrie. » Il n’est pas rare que Dick Marty, lui, entende : « Vous prenez fait et cause pour des musulmans, des barbus ! » Ce type de réaction serait symptomatique d’une islamophobie rampante, qui expliquerait en partie la faible mobilisation de la société civile européenne. « Et qui conforte donc les élus européens dans leur mutisme sur les prisons secrètes. » Pour l’heure, ces élus s’indignent tout aussi peu devant le sort de la Tchétchénie. Les choses vont-elles changer ? Dick Marty l’espère, lui qui vient d’être nommé rapporteur du Conseil de l’Europe pour la Tchétchénie... Un nouveau travail de Don Quichotte. Mais le Tessinois l’a déjà montré, « et l’avenir le confirmera » : il suffit parfois de déclencher une dynamique de la vérité...

Ron HOCHULI

Une Tchétchène dans le cimetière de Grozny

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source