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Le Figaro, 9 juillet 2007

Djibouti : Nouvelles révélations dans l’affaire Borrel

par Angélique NÉGRONI


Vue du port de Djibouti

C’est un mystère de plus dans l’affaire Borrel. Alors que la mort du juge français, en 1995, à Djibouti, n’est toujours pas élucidée, et que des pressions politiques sont dénoncées par la partie civile, l’enquête rebondit. De nouvelles révélations ont été portées à la connaissance du juge d’instruction en charge de l’affaire, Sophie Clément, qui a demandé, lundi 2 juillet 2007, la levée du secret défense concernant une série de documents relevant du ministère de la Défense.

Djibouti


Information jamais divulguée : l’armée française basée à Djibouti a été la première informée de la mort du juge Borrel, et non les gendarmes de la prévôté d’Arta comme cela avait toujours été indiqué. Jusqu’à présent, en effet, et comme cela figure dans tous les procès-verbaux, la gendarmerie était la première à connaître ce drame. Ce 19 octobre 1995, deux fonctionnaires de la prévôté, en patrouille sur une zone plutôt déserte du pays, s’étaient arrêtés en bordure d’une falaise car intrigués par la présence d’un véhicule stationné et inoccupé. En contrebas de la route, ils avaient trouvé le corps calciné de Bernard Borrel. Sur les pièces de la procédure, l’heure précise de la découverte avait été indiquée : 07h20.

Bernard Borrel

Or, on sait désormais que, dès 05h30, l’information circulait au sein de l’armée française. Tout d’abord, un membre de la direction de la protection sécurité publique avait alerté les responsables du deuxième bureau de l’état-major chargé du renseignement militaire. Puis, vers 06h00, le chef d’état-major des forces françaises stationnées à Djibouti, le colonel Patrice Sartre, avait aussi été mis au courant par un autre biais. Il avait été avisé par le colonel Godron, attaché de défense auprès de l’ambassade de France. À ce moment-là, tous savaient qu’il s’agissait du corps de Bernard Borrel. Pour certains déjà, il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait d’un assassinat.

Patrice Sartre

C’est en décidant de reprendre nombre d’auditions que la juge d’instruction a découvert cette nouvelle chronologie de l’affaire. Les langues se sont ainsi déliées, dans son bureau, entre le 25 juin et le 27 juin 2007, où se sont succédé des représentants de l’armée et de la gendarmerie. Désormais, la juge veut savoir qui a informé l’armée française. S’agit-il des services secrets djiboutiens, tenus à ce moment-là par Ismaël Omar Guelleh, devenu ensuite l’actuel président du pays ? Si Bernard Borrel avait été tué parce qu’il avait découvert des trafics au sommet de l’État, il s’agissait ensuite de faire comprendre à la France qu’il ne fallait pas persévérer dans cette voie... Une information qui aurait alors tout d’un message d’intimidation. Autre hypothèse : l’armée aurait été informée... par l’armée. Dans ce pays qui abrite une importante base militaire française, il n’est pas impossible que, ce jour-là, des opérations militaires françaises se soient déroulées non loin du lieu où Bernard Borrel a été exécuté. Pour en avoir le coeur net, la juge a donc décidé de demander la levée du secret défense concernant des documents relatifs au mouvement des troupes françaises ce 19 octobre 1995.

Elisabeth et Bernard Borrel

Enfin, autre nouveauté dans le dossier : Sophie Clément a adressé un courrier à ses homologues parisiens, les juges Fabienne Pous et Michèle Ganascia, qui se chargent d’un autre volet de l’affaire Borrel, portant sur d’éventuelles pressions politiques exercées sur la justice. Dans une lettre du 21 juin 2007, elle leur indique qu’elle souhaite être entendue comme témoin. Alors que la veuve du juge Borrel dénonce des « pressions politiques incontestables » et que des documents saisis révèlent que la France a tout fait pour protéger ses bonnes relations avec Djibouti, elle veut leur indiquer qu’elle n’a, pour sa part, subi aucune pression d’aucune sorte dans cette affaire.

Angélique NÉGRONI

Elisabeth Borrel

Chronologie de l’affaire Borrel

Voici les principales étapes de l’enquête sur la mort du juge Borrel :

1995

18 octobre : Bernard Borrel, magistrat français détaché comme conseiller du ministre de la Justice djiboutien, retire à la banque l’équivalent de 32800 euros qu’il laisse à son domicile. Une lettre donne des instructions à sa femme Elisabeth pour le paiement de quelques dettes.

19 octobre : Le cadavre du juge, à demi carbonisé, est découvert à 80 km de Djibouti-ville.

2 novembre : L’enquête djiboutienne conclut au suicide.

décembre : Une instruction est ouverte, à Toulouse, pour "recherches des causes de la mort".

1996

6 février : Les faits sont requalifiés en assassinat.

15 février : Selon l’autopsie, le corps a été brûlé après la mort.

1997

8 juillet : Une étude médico-légale française affirme que le rapport d’autopsie djiboutien est "truffé d’erreurs et de contradictions".

octobre : Le dossier est transféré à Paris.

1999

décembre : Un ex-membre de la garde présidentielle djiboutienne, Mohamed Saleh Alhoumekani, exilé en Belgique, affirme avoir entendu, le jour de la mort du juge, cinq hommes déclarer à l’actuel président djiboutien, Ismaël Omar Guelleh, directeur de cabinet de son prédécesseur, que le "juge fouineur est mort" et qu’"il n’y a pas de trace".

Mohamed Saleh Alhoumekani

2002

juin : Deuxième exhumation du corps et expertises toxicologiques françaises qui jugent, en novembre, le suicide "peu plausible".

19 novembre : Plainte d’Elisabeth Borrel pour "subornation de témoin", après les révélations d’Ali Iftin, un ancien officier djiboutien réfugié à Bruxelles qui affirme que Hassan Saïd, chef des services secrets djiboutiens, l’a obligé à mentir.

Ali Iftin

2004

20 octobre : Huit ans après avoir conclu à un suicide, la justice de Djibouti nomme un juge d’instruction qui réclame la communication du dossier français. Refus le 8 février 2005.

2005

7 février : Mme Borrel porte plainte pour pressions sur la justice, critiquant des interventions du Quai d’Orsay.

17 mai : Le président Guelleh, de passage à Paris, est vainement convoqué comme témoin.

Ismael Omar Guelleh en compagnie de Jacques Chirac

2006

28 juin : L’avocat de Mme Borrel annonce la découverte d’empreintes génétiques sur le short du juge.

1er octobre : Mandats d’arrêt contre le procureur et le chef des services secrets de Djibouti, Djama Souleiman et Hassan Saïd, pour "subornation de témoins".

Hassan Saïd

19 octobre : Mandats d’arrêt contre Awalleh Guelleh et Hamouda Hassan Adouani, possibles exécutants de l’assassinat.

2007

14 février : Le président Guelleh, en visite en France, est encore convoqué en vain.

19-20 avril : Perquisitions au Quai d’Orsay et au ministère de la Justice faisant suite à la plainte de Mme Borrel du 7 février 2005.

2 mai : Les juges tentent une perquisition à l’Elysée mais les gendarmes leur en interdisent l’accès.

6 mai : Le Journal du Dimanche publie le récit des juges lors du refus de perquisition à l’Elysée.

13 mai : Christian George, âgé de 37 ans, un ressortissant français affirmant détenir des informations sur la mort du juge Bernard Borrel, en 1995, à Djibouti, a été récemment incarcéré dans la capitale africaine par les autorités judiciaires djiboutiennes, annonce un membre de sa famille. Il serait accusé d’espionnage par les autorités djiboutiennes.

15 mai : Le procureur général de la République de Djibouti, Djama Souleiman Ali, nie qu’un ressortissant français actuellement incarcéré dans ce pays africain ait affirmé détenir des informations sur la mort, en 1995, à Djibouti du juge français Bernard Borrel.

Djama Souleiman

3 juin : L’affaire Borrel est passée au crible sur Canal+ dans l’émission "Lundi investigation", qui relate les pressions pour accréditer la thèse du suicide du juge. "A l’époque, il fallait accréditer la thèse du suicide pour ne pas gêner les relations entre la France et Djbouti qui étaient déjà bien malades, donc tout le monde a épousé cette thèse, y compris les militaires", explique Louis Vernay, ex-officier du 2ème Bureau (services de renseignements) à Djibouti.

9 juin : Le ministère de la Justice s’est secrètement engagé, dès 2004, à remettre l’enquête sur le juge Borrel aux autorités de Djibouti. Le procureur Laurent Le Mesle, à l’époque directeur de cabinet du garde des Sceaux, affirme "qu’il n’a jamais exercé de pression sur la justice".

Laurent Le-Mesle

11 juin : Des documents saisis au Quai d’Orsay suggèrent un soutien du président, Jacques Chirac, à son homologue de Djibouti, pour accéder au dossier judiciaire sur la mort du juge Borrel, où des responsables djiboutiens sont mis en cause.

13 juin : Elisabeth Borrel, veuve du juge Michel Borrel, lance, à Paris, un appel au président Sarkozy pour qu’il fasse respecter l’indépendance de la justice dans l’enquête sur les circonstances du décès de son mari.

15 juin : La juge Sophie Clément, chargée de l’enquête sur la mort du juge Bernard Borrel en 1995 à Djibouti, demande au procureur de Paris de rendre publics les éléments du dossier prouvant la piste criminelle pour éviter "la propagation d’informations inexactes".

16 juin : Un prélèvement d’ADN est pratiqué sur un Tunisien suspecté d’être impliqué dans la mort du juge français Bernard Borrel, à la demande de la justice française.

18 juin : Une note diplomatique suggère que Djibouti a demandé, en 2005, la mise à l’écart d’un journaliste de RFI travaillant sur le dossier Borrel, la direction de RFI assurant de son côté n’avoir subi aucune pression.

19 juin : Le procureur de la République, Jean-Claude Marin, confirme, dans un communiqué, l’origine criminelle de la mort du juge Bernard Borrel.

20 juin : L’engagement du président Nicolas Sarkozy au côté de la veuve du juge Bernard Borrel pourrait imprimer un tournant dans l’enquête sur cette affaire d’Etat, après dix années de blocages politico-judiciaires.

Nicolas Sarkozy

21 juin : Le procureur général de Djibouti, Djama Souleiman, estime que la justice française "n’est plus indépendante" dans l’affaire de la mort du juge Bernard Borrel.

23 juin : La mort du juge Bernard Borrel, en 1995, à Djibouti est "une affaire franco-française", affirme le président djiboutien, Ismaïl Omar Guelleh, dans un entretien à l’hebdomadaire Jeune Afrique, affirmant qu’il n’y a "aucun mobile crédible" pour accuser des responsables djiboutiens.

6 juillet : Le président djiboutien, Ismaël Omar Guelleh, va réclamer à la France la communication "des éléments médico-légaux" du dossier d’instruction de l’affaire Borrel pour permettre à Djibouti "d’établir si crime il y a eu", a annoncé le président djiboutien dans une interview au Monde.

Nouvelobs.com

Vue de Djibouti

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