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Le Monde, 27 juillet 2007

Côte d’Ivoire : Des casques bleus accusés d’"abus sexuels généralisés"

par Philippe BOLOPION


Vue de Bouaké

L’ONU s’efforce de faire la lumière sur un nouveau scandale concernant un contingent de 730 casques bleus marocains qui sont consignés, depuis le 21 juillet 2007, dans leurs quartiers de Bouaké, dans le centre de la Côte d’Ivoire. Plusieurs d’entre eux sont accusés de "nombreux cas d’exploitation et d’abus sexuels". Selon une enquête préliminaire de l’ONU, des éléments de ce contingent de l’Opération des Nations Unies en Côte d’Ivoire (Onuci) ont eu des rapports sexuels répétés avec des jeunes filles âgées de 14 à 18 ans, en échange de rations alimentaires ou de quelques dollars. Et ce, en toute impunité.

Côte d’Ivoire


D’après des sources onusiennes, depuis leur déploiement, en juin 2004, ces hommes se sont livrés à des abus "généralisés" et "systématiques". Ils louaient, aux abords de leur campement, des maisons dans lesquelles ils retrouvaient les jeunes filles. Ils sollicitaient également les faveurs de femmes majeures, dont certaines offraient leurs services aux abords du camp, en échange de nourriture ou de modiques sommes d’argent, dans une zone rebelle en proie à une extrême pauvreté, hors de portée de la justice et dont le tissu social a été anéanti par le conflit ivoirien. Plusieurs enfants à la peau claire -une douzaine, selon une source- seraient, d’après leurs mères, nés de ces relations, strictement bannies par le code de conduite des soldats onusiens. Des abus perpétrés contre deux fillettes de onze ans ont également été signalés dans le rapport préliminaire. "Cet univers pervers se crée souvent quand des soldats peu disciplinés sont parachutés au milieu de nulle part, avec une population vulnérable qui les perçoit comme une source d’argent", estime un responsable onusien, qui dénonce la "complaisance" des supérieurs hiérarchiques des soldats impliqués. "S’il y a des responsabilités de commandement, les sanctions qui s’imposent devront être prises", affirme Jean-Marie Guéhenno, le chef des opérations de maintien de la paix de l’ONU. En attendant un rapport complet du bureau des services de contrôle interne de l’ONU, le contingent marocain a été, par mesure de précaution, cantonné dans sa base qu’il quittera uniquement si la situation opérationnelle l’exige. Une mission de l’ONU et des autorités marocaines se rendra également sur place, mardi 31 juillet 2007, pour approfondir l’enquête. Selon une source onusienne, des cas de prostitution à Abidjan et d’autres cas d’exploitation sexuelle à Bouaké, notamment d’employés domestiques, feront l’objet d’investigations.

Des soldats marocains de l’ONU à Tiebissou, le 5 novembre 2004

L’ONU entend faire "un exemple", affirme un fonctionnaire international. Car, en dépit d’une politique affichée de "tolérance zéro" envers l’exploitation sexuelle par les casques bleus des populations qu’ils sont censés protéger, l’organisation a été mise en cause à de nombreuses reprises, depuis 2001, en Guinée, au Liberia, en Sierra Leone et en République démocratique du Congo. Des mesures destinées à prévenir les abus sexuels ont depuis été mises en oeuvre. "Des faits qui seraient probablement restés ignorés remontent à la surface", affirme Jean-Marie Guéhenno. Toutes les armées du monde ont ce type de problèmes de discipline, mais les Nations Unies sont probablement plus transparentes". Depuis 2004, 197 personnels onusiens ont été rapatriés, renvoyés ou non renouvelés pour abus sexuels. L’ONU, qui ne dispose pas de sa propre armée, supervise 100000 hommes mis à sa disposition par des pays contributeurs de troupes, seuls habilités à discipliner leurs soldats. Le plus souvent, les casques bleus qui commettent des abus sont renvoyés dans leur pays sans être jamais poursuivis par les justices nationales, incapables, à distance, d’établir les faits. Un rapport remis à l’ONU, en 2005, préconisait l’établissement de cours martiales in situ, mais n’a pas été suivi d’effet.

Des soldats marocains de l’ONU à Tiebissou, le 13 avril 2007

L’ONU reste très dépendante des pays contributeurs de troupes. Le contingent marocain est le plus important dans la région de Bouaké. C’est aussi le mieux armé, le mieux équipé, et l’un des rares dont les soldats parlent le français. Si les allégations à son encontre sont confirmées, il sera sans doute tout entier rapatrié, ce qui pourrait, selon un responsable onusien, avoir "des conséquences opérationnelles très graves" pour l’Onuci (8000 hommes, appuyés par les 3000 Français de l’opération "Licorne"), alors que le processus de paix entre dans une phase délicate.

Philippe BOLOPION

Des soldats français en Côte d’Ivoire

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