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mardi 25 juillet 2017
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Le Monde

Histoire : La partition de l’Inde, en 1947

par Henri TINCQ


Le lieu d’un massacre

A Thoa Khalsa, 84 femmes avalent de l’opium et sautent, l’une après l’autre, dans un puits. Des musulmans occupent ce village du Pendjab,

en avril 1947, à quelques mois de la partition de l’Inde, et la tradition sikh veut que les femmes s’immolent quand les hommes ne sont

plus là pour les défendre. Quatre d’entre elles survivront, parce qu’il n’y a pas assez d’eau dans le puits pour les noyer toutes, mais les

autres sont des "martyres". En mourant, elles ont préservé l’honneur de la communauté. Martyres aussi, ces jeunes filles que leurs pères ont tuées, au sabre ou de leurs propres mains, pour éviter qu’elles ne soient enlevées, violées, converties à l’islam. Mangal Singh, avec ses deux frères, a tué dix-sept membres de sa famille, enfants, neveux.

La partition de l’Inde, en 1947


Dans Les Voies de la partition Inde-Pakistan, Urvashi Butalia recense les cruautés liées à ce chapitre de l’histoire indienne qui, soixante ans après, ronge encore le pays de remords et de chagrin. Les femmes enlevées -75 000, selon les estimations- sont violées, vendues, converties de force. Elles sont promenées nues dans les rues, ont les seins coupés, le sexe tatoué des signes de l’"autre" religion. Car, dans l’orgie de violences née de la Partition, une obsession submerge l’Inde : kidnapper, violer la femme de l’"autre" pour l’humilier, l’intimider, détruire sa capacité de reproduction. Obsession qui, par rivalité mimétique, ravage autant les hindous que

les musulmans. Mutilées, arrachées à leur communauté, ces femmes sont la métaphore du corps amputé de l’Inde, Mère éternelle -Bharat Mata. Et l’une des caricatures les plus chères aux nationalistes hindous est alors celle d’un corps féminin épousant la forme de l’Inde et Nehru découpant un bras qui représente le Pakistan.

Jawaharlal Nehru

L’indépendance est proclamée le 15 août 1947, en même temps que la partition -bâclée- en deux Etats : l’Union indienne, à majorité hindoue, et le Pakistan, à majorité musulmane. Lord Mountbatten, dernier vice-roi des Indes, et l’Angleterre, fuient en courant le joyau

de la couronne, devenu un bourbier infernal.

Louis Mountbatten

Outre les suicides collectifs, des émeutes font des milliers de morts, à Rawalpindi

(Pendjab), en mars 1947. Ou au Bengale, en novembre 1946, quand des pèlerins hindous massacrent, à Garh Mukhteshwar, des commerçants

musulmans. En août 1946, à Calcutta, une Action Day de la Ligue musulmane tourne à la "grande tuerie" : armés de haches, de bâtons,

d’épieux ou d’armes à feu, des hommes assassinent, pillent, lors de vrais pogroms, et profanent des mosquées. En représailles, dans le district de Noâkhâli, des musulmans tuent et brûlent des temples.

Ramassage des cadavres des victimes d’un massacre

Tout le monde sait que la Partition tournera au bain de sang, mais, en août 1947, le Congrès pousse un soupir de soulagement. Jawaharlal

Nehru, père de l’indépendance, avoue : "Nous étions épuisés. Il fallait qu’on aboutisse. Nous pensions que la Partition serait

temporaire." Chef de la Ligue musulmane, Mohammed Jinnah décroche le rêve de sa vie : une Inde indépendante en "deux nations". Mais "nul ne sait où va passer ce Pakistan d’utopie, ce pays de nulle part", écrit l’historien Eric-Paul Meyer. Voté, à Londres, en juillet, l’Acte d’indépendance de l’Inde ne dit pas un mot des risques d’exode, de déchirement des familles. La commission Radcliffe trace une frontière qui mutile des zones urbaines et rurales, de populations mélangées. Le Pendjab et le Bengale sont à majorité musulmane, mais abritent de grosses minorités d’hindous et de sikhs. Lahore et Karachi, villes de

commerçants et de fonctionnaires, sont à majorité hindoue.

Mohammed Ali Jinnah

Dès que le tracé de la frontière devient officiel, le 15 août, les maisons sont évacuées. A Delhi, la milice hindoue RSF vide les quartiers de leurs occupants musulmans, réfugiés dans les mosquées, pour faire une place aux hindous qui arrivent par convois entiers. Karachi se vide de ses hindous comme Delhi de ses musulmans. Dans les quartiers mixtes, des gens ordinaires massacrent leurs voisins sans autre raison que la

différence de religion. C’est la première fois, en Inde, qu’on élimine physiquement, à une telle échelle, des populations pour aboutir à des zones ethno-religieuses pures.

Crémation des victimes d’un massacres

Des politiques et des prêtres fanatiques attisent les haines. C’est l’heure du grand "nettoyage" -safa’i. Ce récit d’un sikh à la

frontière d’Attari : "Un jour, tout notre village s’est retrouvé en route pour un village musulman proche, en vue d’une expédition

punitive. Nous sommes carrément devenus fous... Et cela m’a coûté cinquante ans de remords, de nuits sans sommeil. Je n’arrive pas à oublier les visages des gens que j’ai tués." Même écho chez Nasir Hussain, paysan musulman : "En l’espace de deux jours, une vague sauvage de haine nous a submergés. Je ne peux même pas me rappeler combien d’hommes j’ai tués."

Le lieu d’un massacre

La Partition fait de l’Inde un territoire mangé aux mites. Les deux parties, occidentale et orientale, du néo-Pakistan, sont séparées par 1300 kilomètres de territoire indien. Et le nombre des victimes est phénoménal. Parmi les estimations les plus élevées, 1 million de morts en trois mois et un exode humain jamais vu. Quinze millions de personnes passent la frontière dans les deux sens : 9 millions

d’hindous et de sikhs venant du Pakistan ; 6 millions de musulmans quittant l’Inde. Un million l’ont franchie à pied dans les kafila, ces colonnes étirées sur des dizaines de kilomètres, hommes et femmes en haillons, affamés, épuisés, écrasés de chagrin, mais trouvant encore un peu de force pour provoquer l’autre. Des milliers de familles sont séparées en une nuit, des vies pour toujours disloquées. Urvashi Butalia : "Il est difficile de séparer deux vies. En séparer des millions est pure folie."

Un train de musulmans en partance pour le Pakistan

Une "monstrueuse vivisection", avait prévenu le mahatma Gandhi, à propos de la Partition. A 77 ans, Gandhi, héros shakespearien, erre, halluciné, comme le Roi Lear, dans les ruines et le chaos du monde. De son monde. Il marche dans les rues désertes de Calcutta, où les

habitants sont terrés, entre les carcasses calcinées des voitures et les maisons incendiées. Il se rend dans les villages rasés où les vautours rôdent déjà autour des cadavres. Il tient des réunions de

prière, écoute le récit des atrocités, "essuie les larmes de tous les yeux", écrit l’écrivaine Christine Jordis dans sa belle biographie.

Jusqu’à la dernière minute, sur la planche de bois qui lui sert de lit et d’écritoire, il aura tout tenté : nouer des contacts, jeûner,

chercher un accord avec Mohammed Jinnah pour le convaincre de ne pas céder au mirage d’une Inde découpée qui est, pour lui, un contre-sens

historique, un non-sens absolu. Mais Gandhi n’est plus écouté. Il est détesté par les activistes des deux camps, qui ne croient plus, depuis longtemps, aux vertus de l’ahimsa (non-violence). Par les Britanniques, qui l’ont toujours vu en politicien roué ou en saint fanatique. A-t-on jamais vu un opposant

prévenant aussi courtoisement la puissance coloniale des actions de résistance civile qui allaient faire de lui le révolutionnaire le plus original du monde ? Les massacres de 1947, l’exode signent l’échec de son combat pour le swaraj, l’émancipation d’une Inde rêvée. Il avait plaidé pour l’harmonie des religions, mais elles se livrent à un impitoyable massacre. Contre l’"intouchabilité", mais cela lui vaut la haine de tous les extrémistes hindous. Contre l’oppression des femmes,

mais elles sont les premières victimes du malheur indien. Gandhi a perdu. Il reprend son rouet et sa marche en chantant avec le poète

Tagore, son ami : "Marche seul. S’ils ne répondent pas à ton appel, marche seul."

Mohandas Karamchand Gandhi

La cruauté de la Partition est restée longtemps un secret trop lourd à porter, un enfantement douloureux qu’il n’est jamais temps de rappeler, parce que d’autres orages se profilent. Au Cachemire, par exemple.

Un train de musulmans en partance pour le Pakistan

L’assassinat de Gandhi, le 30 janvier 1948, est resté comme le geste isolé d’un déséquilibré hindou plutôt que le dernier meurtre d’une

longue série. L’ironie de l’histoire a voulu que Jinnah meure aussi, de tuberculose, moins de huit mois après lui. Puis les langues se sont déliées, comme par un besoin compulsif d’expliquer, de comprendre, d’exorciser. Mais chaque émeute postérieure -contre les sikhs, après l’assassinat d’Indira Gandhi, en 1984, la destruction de la mosquée d’Ayodhya, en 1992, les massacres antimusulmans du Gujarat, en 2002- réactive le souvenir de la Partition. Soixante ans après, le travail de mémoire a à peine commencé.

Le cadavre de Mohandas Karamchand Gandhi

La tentation a été longtemps d’opposer deux religions aux valeurs antagoniques : l’islam, monothéiste, égalitariste et prosélyte ; l’hindouisme, polythéiste, hiérarchisé, tolérant. L’islam a conquis l’Inde, qu’il a dominée, bien que minoritaire, pendant six siècles, de la création du sultanat de Delhi à la décadence des Moghols au 18e siècle. Mais la conquête britannique (1715-1818) a mis fin à son hégémonie et mis en lumière sa faiblesse numérique. "L’islam a cessé d’être, en Inde, la référence politique et culturelle dominante",

explique l’islamologue Marc Gaborieau. L’affrontement devenait inévitable. En 1940, Jinnah affirmait : "Les hindous et les musulmans appartiennent à deux civilisations différentes, fondées sur des idées et des conceptions contradictoires." Cette explication des massacres, appelée "primordialiste", a été

défendue par Louis Dumont, dans son Essai sur le système des castes (1966). Elle est celle encore des historiens officiels et islamistes

pakistanais comme de l’extrême droite hindoue.

Arrivée d’un train de réfugiés à Lahore, au Pakistan

L’autre thèse, dite "artificialiste", consiste, au contraire, à nier cette opposition de fond entre islam et hindouisme et à attribuer la catastrophe de la Partition au colonisateur britannique. Au nom du sempiternel principe

"diviser pour régner", la réforme Morley-Minto de 1909 cède aux demandes musulmanes d’électorat séparé dans les provinces et

transforme les communautés religieuses en circonscriptions électorales. De quoi attiser la tension entre la Ligue musulmane, fondée en 1906, et le Parti du Congrès (1885), qui regroupe majoritairement les élites

nationalistes hindoues. La théorie des "deux nations" naîtra d’un réflexe de peur de la minorité musulmane. Les effets combinés de la

démocratie et de la politique du raj (empire) auraient ainsi fait éclater des conflits intercommunautaires étrangers à l’histoire de

l’lnde. Cette thèse s’appuie sur un âge d’or supposé -précolonial- où musulmans et hindous auraient toujours vécu en bon voisinage. Les

souverains hindous choisissaient des musulmans comme officiers et gourous, les souverains musulmans des femmes, des généraux et des

conseillers hindous. Ils parlent les mêmes langues, ont les mêmes goûts musicaux, architecturaux, culinaires, les mêmes structures familiales (polygamie). Les valeurs qu’ils partagent sont plus nombreuses que celles qui les divisent. Loin d’être "égalitariste", souligne Marc Gaborieau, l’islam indien reproduit des hiérarchies

sociales qui ne sont pas si éloignées du système des castes.

Scène de l’exode

Les deux explications, "primordialiste" et "artificialiste", sont tout aussi caricaturales. Malgré des siècles de cohabitation plus ou moins pacifique, les deux cultures sont en fait restées dos à dos : au nom des règles de pureté, on ne mange pas ensemble, on ne se touche pas, on ne se marie pas. Les hindous considèrent l’islam ou le

christianisme comme des religions impures et barbares. Musulmans et chrétiens sont, comme les intouchables, au dernier rang de l’échelle.

Un sikh raconte ce fait inouï dans le livre d’Urvashi Butalia : "Si un musulman venait vers nous et que nous échangions une poignée de main

et que nous avions un paquet de nourriture à la main, cette nourriture était souillée et nous ne la mangions pas. Si nous tenions un chien

d’une main et de la nourriture de l’autre, cette nourriture ne posait aucun problème."

Des musulmans se reposent après une journée de marche

La vraie fracture était, en fait, à l’intérieur des deux camps. Face à l’arrogance du colonisateur, les identités se réveillent à la fin du 19e siècle. Les hindous restaurent les rituels de purification, réactivent le souvenir mythifié du passé prémusulman, reviennent à un

esprit de castes rigoureux, au culte de la vache, au sacrifice des veuves. Le nationalisme hindou exploite le mécontentement de populations réticentes à l’occidentalisation de l’Inde et qui se rejoignent dans la référence à un védisme originel qui aurait été

perverti par l’islam et le christianisme.

Scène de l’exode

Même évolution chez les musulmans qui veulent "deshindouiser" l’islam, éliminer le culte des idoles, revenir à la lettre du Coran, chasser le soufisme, perçu comme une contamination de l’islam par l’hindouisme. Ainsi, le fondamentalisme islamique naît-il au Bengale et au Pendjab. En 1927, le mouvement de prédicateurs Tabligh (Foi et pratique) -encore très présent en France aujourd’hui- est créé avec cette vocation de purifier, purger ce que des siècles de cohabitation ont pollué. La même année, un intellectuel occidentalisé, Maududi, l’un des inspirateurs des Frères musulmans en Egypte, publie un livre retentissant sur la "guerre sainte", qu’il encourage dans tout le

monde musulman, et il fonde, en 1941, le Jamaat Al-Islam, qui transformera le Pakistan en République islamique.

Scène de l’exode

La récupération politique de ces extrémismes religieux prépare la tragédie. Milice hindoue, le Rashtriya Svayamsevak Sangh (RSS) organise des manifestations rituelles qui sont autant de

démonstrations de force. De son côté, la Ligue musulmane reprend la proposition faite en 1930 par le poète-philosophe Iqbal d’un Etat séparé ayant vocation à rassembler tous les musulmans. Mohammed Jinnah est pourtant tout sauf un islamiste. C’est un réformateur moderne,

marié à une ismaélienne, mangeur de porc et buveur de whisky, mais il a compris que la seule façon de créer le Pakistan était d’utiliser les oulémas. "C’est parce que des acteurs politiques ont considéré qu’il

était de leur intérêt d’activer ces lignes de clivage religieux, conclut le chercheur Christophe Jaffrelot, qu’elles ont fini par

devenir pertinentes, alors qu’elles ne l’étaient pas auparavant." Le scénario était en place pour le pire.

Henri TINCQ

Scène de l’exode

Un camp de réfugiés, à Delhi

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source