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vendredi 23 juin 2017
Vous êtes ici Accueil Archives Archives Irak (3ème partie) : Du 1er avril 2004 au 15 avril 2004
Le Monde, AFP, Reuters, 5 avril 2004

Irak : Situation insurrectionnelle

Suivi d’un commentaire


L’administrateur civil américain en Irak, Paul Bremer, a déclaré, lundi 5 avril 2004, "hors la loi" le chef radical chiite Moqtada Al-Sadr, contre lequel un mandat d’arrêt a été délivré.

Il a averti que l’armée américaine ne tolérerait pas la révolte menée par ce jeune dirigeant religieux et ses partisans qui a fait des dizaines de victimes. Les violents affrontements de dimanche 4 avril 2004 ont en effet fait au moins 22 morts et 85 blessés du côté irakien et huit morts parmi les soldats américains.


Au lendemain des heurts meurtriers qui ont opposé en Irak partisans du leader chiite Moqtada Al-Sadr et soldats de la force multinationale sous commandement américain, la situation insurrectionnelle perdurait lundi 5 avril 2004.

Le quartier de Choula, dans l’ouest de Bagdad, était toujours en état d’insurrection, lundi 5 abril 2004 après-midi, et des miliciens chiites ont à nouveau ouvert le feu sur les forces américaines qui tentaient de déblayer les chicanes et barricades entravant les routes, a constaté un journaliste de l’AFP.

Les tirs nourris ont commencé lorsque quatre Humvees, un char et des fantassins se sont mis à nettoyer la chaussée jonchée de troncs d’arbres, de pierres et d’autres objets censés empêcher l’avancée de la coalition dans le quartier de Choula, à Bagdad.

Deux chars Abrams étaient en position dans le marché au métal. "Le tank a essuyé des coups de feu et il a répliqué au canon", a affirmé un sous-officier américain. Ils se sont ensuite retirés. Des fantassins ont également essuyé des tirs alors qu’ils patrouillaient, a constaté un photographe de l’AFP.

Les forces américaines ont diffusé un message en arabe par haut-parleurs affirmant : "Pour votre sécurité et préserver votre vie, il est interdit de monter sur les toits, de participer à des manifestations pacifiques avec des armes et il vous faut éviter les rassemblements. Nous vous prions de rester chez vous".

Au moins huit personnes ont été blessées dans les affrontements, lundi 5 avril 2004 au matin, entre miliciens chiites et forces américaines, au cours desquels deux hélicoptères américains Apache sont intervenus, a-t-on indiqué de source hospitalière.

Un habitant a affirmé qu’il "y avait beaucoup d’autres blessés qui sont restés chez eux et qui ont refusé de se rendre à l’hôpital de peur d’être arrêtés par les soldats américains".

"Deux hélicoptères Apache ont ouvert le feu sur des membres de l’Armée du Mehdi (la milice de Moqtada Al-Sadr)", a affirmé Abbas Amid, 25 ans, habitant de Choula. Selon un témoin, Haïdar Hakim, un chômeur de 28 ans, "un homme sur un toit a tiré sur un premier hélicoptère volant à basse altitude et un second a ouvert le feu pour protéger le premier".

Les combats ont commencé lorsque cinq camions de soldats américains et des membres des Forces irakiennes de défense civile (ICDC, auxiliaire de l’armée) ont tenté d’entrer dans le quartier, a constaté un journaliste de l’AFP. "Ils ont été reçus par des tirs et les membres de l’ICDC se sont rangés avec les miliciens et ont commencé à tirer sur les soldats américains", a affirmé ce témoin. Les soldats américains ont abandonné leurs véhicules et se sont enfuis. Les habitants ont mis le feu aux camions, a-t-il ajouté.

Des tirs très nourris étaient audibles. Deux colonnes de fumée noire s’échappaient du quartier, barricadé par des pneus enflammés et des troncs d’arbres barrant la chaussée. Des jeunes armés de matraques et d’armes légères marchaient dans les rues.

Par ailleurs, à Sadr City, 13 chars américains contrôlaient au moins deux des entrées de cet autre quartier chiite, après les violents affrontements de la veille qui ont fait au moins 22 morts et 85 blessés du côté irakien et 8 morts parmi les soldats américains.

Un responsable du bureau du dirigeant radical chiite Moqtada Al-Sadr dans ce quartier défavorisé, Amer Al-Husseini, a déclaré que "Moqtada Al-Sadr a appelé au retour au calme mais que les partisans veulent combattre contre les troupes américaines".

Au sud de Bagdad, l’"Armée du Mehdi" contrôlait, lundi 5 avril 2004, deux des lieux les plus saints du chiisme à Nadjaf et Koufa, a constaté un journaliste de l’AFP. Des hommes armés vêtus de noir, comme le sont les membres de cette milice, ont pris position autour du mausolée d’Ali, où se trouve la tombe du gendre du prophète Mahomet et fondateur du chiisme. Ils se sont également postés autour d’un mausolée à Koufa. Dans ces deux villes, la milice a aussi pris position autour des bâtiments publics désertés par la police.

Détermination américaine

Face à ce climat insurrectionnel, le président américain, George W. Bush, a réaffirmé, lundi 5 avril 2004, que les Etats-Unis ne plieront pas devant les attentats et la violence en Irak et resteront dans ce pays jusqu’à l’établissement d’un régime démocratique. "Nous ne serons pas ébranlés par des bandits et des terroristes", a affirmé M. Bush lors d’un discours à Charlotte (Caroline du Nord).

"Ces tueurs n’ont pas de valeurs", a lancé le président américain alors que les incidents violents se sont multipliés ces derniers jours en Irak.

Confrontée à cette situation très tendue, l’armée américaine a lancé, lundi 5 avril 2004, hormis des opérations d’envergure contre les rebelles chiites à Bagdad, une vaste opération contre les rebelles sunnites à Fallouja à 50 km à l’ouest de Bagdad, après le meurtre mercredi de quatre civils américains. La ville sunnite a été encerclée et les soldats ne permettaient qu’aux voitures immatriculées à Fallouja d’y accéder.

"Nous faisons toujours face à des défis en Irak et cela s’explique par le fait qu’un Irak libre sera une grande victoire dans la guerre contre le terrorisme", a déclaré M. Bush en reconnaissant que les Etats-Unis étaient engagés dans une "action difficile". "Mais nous garderons le cap", a-t-il affirmé en estimant qu’"un Irak libre changera le Proche-Orient, rendra le monde plus pacifique et l’Amérique plus sûre".

Depuis le début de la guerre, plus de 600 soldats américains ont été tués en Irak, notamment lors d’attentats depuis la fin des opérations militaires annoncée par George W. Bush le 1er mai 2003.

"Les terroristes ne supportent pas la liberté. Ils détestent les sociétés libres mais nous savons que des sociétés libres seront des sociétés pacifiques", a estimé M. Bush lundi 5 avril 2004.

De son côté, l’administrateur civil américain en Irak, Paul Bremer, a déclaré, lundi 5 avril 2004, "hors la loi" Moqtada Al-Sadr, contre lequel un mandat d’arrêt a été délivré. Il a averti que l’armée américaine ne tolérerait pas une révolte menée par ce jeune dirigeant religieux et ses partisans.

Le porte-parole de la Maison Blanche, Scott McClellan, a affirmé, lundi 5 avril 2004, que Moqtada Al-Sadr "tente de faire dérailler la démocratie et la liberté offertes aux Irakiens et le processus de transition vers la souveraineté" et qu’il "avait fait allégeance de solidarité avec des organisations terroristes".

Par ailleurs, George W. Bush a affirmé que le 30 juin 2004 restait la date prévue pour le transfert de souveraineté en Irak et qu’il n’était pas question de laisser Moqtada Al-Sadr continuer à recourir à la force. "Notre intention est de nous assurer que l’échéance reste la même", a-t-il affirmé lors de déclarations à la presse en marge de la visite à Charlotte. "Plus nous nous rapprocherons de l’échéance, plus ils nous attaqueront", a-t-il ajouté. Il a ajouté que l’objectif était désormais d’arrêter Moqtada Al-Sadr. Un porte-parole du chef chiite a réagi en affirmant que Moqtada Al-Sadr "ne sera jamais capturé" par la coalition.

"Je pense que cette période va être un test. Nous avons été mis à l’épreuve à Fallouja et le souhait de ceux qui ne veulent pas d’un Irak libre et démocratique est d’ébranler notre volonté par des actes de violence et de terreur", a ajouté M. Bush. "Nous devons garder le cap et nous garderons le cap", a-t-il assuré.

Avec Agence France Presse et Reuters

Commentaire

Une fois de plus, on constate la propension du gouvernement des Etats-Unis à pratiquer la désinformation et à bafouer le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Déjà à Haïti, le gouvernement des Etats-Unis s’était efforcé de criminaliser les insurgés en les dépeignant comme "des voyous" ne contrôlant que "de la racaille", et cela alors même que ces insurgés venaient, en quelques semaines, et dans une atmosphère de liesse populaire, de libérer leur pays de la tyrannie du dictateur-gangster Jean-Bertrand Aristide.

En dépeignant les libérateurs d’Haïti comme "des voyous", le gouvernement des Etats-Unis se donnait un prétexte pour refuser de reconnaître la légitimité de l’insurrection haïtienne, et "justifier" l’instauration, à Haïti, d’un gouvernement de son choix, dans un palais présidentiel occupé par les troupes américaines.

En Irak, les Etats-Unis affectent également d’ignorer le caractère populaire de l’insurection. Ils s’efforcent d’entretenir la fiction selon laquelle l’occupation militaire correspondrait aux voeux des Irakiens "respectables", tandis que les résistants ne seraient que "des bandits et des terroristes", "des tueurs sans valeur", sur lesquels il serait donc légitime, au nom de la morale et de la démocratie, de faire tirer à la mitrailleuse, au canon et aux missiles...

On ne voit pas comment il serait possible d’avoir un dialogue constructif avec un interlocuteur qui vous traite par un mépris ostensible et affecte a priori de considérer que votre opinion est "sans valeur".

Le gouvernement des Etats-Unis n’hésite pas à prétendre que la masse des Irakiens approuverait les exactions commises contre leurs concitoyens par les troupes d’occupation américaines. Ainsi, le gouvernement des Etats-Unis parle d’une "ville rebelle" ou d’une "zone rebelle", comme si l’Irak, dans son ensemble, n’était pas en état de rébellion...

Le gouvernement israélien tient un discours tout aussi hypocrite quand il affecte de ne voir, dans la résistance palestinienne, que des groupuscules extrémistes privés de réel soutien populaire. En réalité, les Israéliens font la guerre à un peuple, et non à quelques extrémistes isolés.

Le mandat d’arrêt délivré contre Moqtada Sadr par le représentant des Etats-Unis en Irak procède de cette logique de criminilisation des opposants politiques.

D’abord, on interdit la parution de la publication de Moqtada Sadr, censée "susciter la violence". En Irak, il suffit de contester la légitimité de l’occupation militaire pour se voir accusé de "susciter la violence".

Ensuite, le représentant des Etats-Unis invoque "un soupçon" -et non de quelconques preuves- pour délivrer un mandat d’arrêt contre Moqtada Sadr, subitement accusé d’avoir été mêlé à un assassinat une année plus tôt -ce qu’il conteste...

On relèvera, au passage, que, dans le même temps où il prétend arrêter Moqtada Sadr sur la base d’un soupçon, le gouvernement des Etats-Unis affecte d’ignorer Jean-Bertrand Aristide, qui bénéficie toujours de l’impunité, malgré tant de crimes qui, eux, ne se réduisent pas à des soupçons... Avant de quitter Haïti, Jean-Bertrand Aristide et ses amis ont pu vider les caisses de l’Etat haïtien, et en transférer le contenu à l’étranger, avec la bénédiction du gouvernement des Etats-Unis. Et c’est ce même gouvernement qui se permet de traiter les résistants de "bandits"...

Le mandat d’arrêt délivré contre Moqtada Sadr vise, en réalité, à emprisonner indéfiniment un opposant politique qui gêne. Le gouvernement des Etats-Unis procède de la même manière dans tous les pays où s’exerce sa politique totalitaire. Les Afghans en savent quelque chose.

Les opposants politiques sont traités de "bandits", de "terroristes", puis emprisonnés et torturés. Tout cela au nom de "la défense de la démocratie". De même, quand le gouvernement des Etats-Unis fait tirer sur le peuple, c’est soi-disant pour "lutter contre la violence"...

La résistance irakienne contre l’occupation militaire étrangère est légitime. C’est l’occupation militaire étrangère qui est dénuée de légitimité.

En ordonnant régulièrement à l’armée et à la police irakiennes de tirer sur le peuple, le gouvernement des Etats-Unis fait tout pour provoquer une guerre civile. Il fait également le maximum pour favoriser l’activité des authentiques terroristes.

Il est préférable que les Irakiens s’unissent dans la résistance, contre les troupes d’occupation, plutôt que de se laisser dresser les uns contre les autres par le gouvernement des Etats-Unis.

Frank BRUNNER

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