retour article original

dimanche 25 juin 2017
Vous êtes ici Accueil Corruption Corruption en Suisse La police de Lausanne
Le Matin, 23 septembre 2007

Corruption : Graves abus à la police de Lausanne

Suivi d’un commentaire

par Sophie ROSELLI


Vue de Lausanne

Faux rapports d’intervention, versions de faits arrangés, violences gratuites de policiers. Des faits graves recensés dans un rapport interne sur Police-secours, à Lausanne, en Suisse. Son commandant compte sur une charte éthique pour en améliorer le fonctionnement.

Suisse


Le feu couve à la police lausannoise. C’est ce qu’affirme une étude menée à l’interne sur deux ans, de 2005 à 2007. Ses révélations sont explosives : violences gratuites, abus de pouvoir, faux rapports d’interventions, guerre de petits chefs. Bref, la crise est latente parmi les 200 collaborateurs de Police-secours (sur 570 au total), comme le résume le rapport confidentiel dont « Le Matin Dimanche » a pris connaissance. Le dossier de 138 pages, construit à partir de témoignages recueillis anonymement, regorge d’exemples qui laissent pantois.

Des policiers lausannois

Au registre des violences à l’égard du public, elles sont généralement exercées sur des personnes « en situation de faiblesse », indique le rapport. « Si certains exemples sont choquants, d’autres relèvent plus de la banalisation liée à la routine (...). » Cette violence gratuite est toutefois le fait de quelques individus « qui dysfonctionnement gravement ». Le rapport fustige d’autres pratiques. Comme le dénigrement, les insultes, l’humiliation, ou les menaces. Il est même mentionné que « les policiers donnent des coups ou exercent de la contrainte pour décharger leur tension, sans raison ». Violence que certains pensent légitime, dans un souci d’efficacité, « pour impressionner un présumé délinquant et obtenir de lui des informations ». Des « situations réelles, mais isolées qui ne reflètent pas le travail général de la police », précise toutefois le groupe d’étude.

Vue de Lausanne

Et ce n’est pas tout. L’audit interne révèle que « les coups portés sur les citoyens ne sont pas l’apanage de policiers en rue. Dans certaines interventions, la hiérarchie n’est pas en reste, et ces actes sont faits devant les subordonnés. Certains chefs sont mêmes perçus comme étant les éléments déclencheurs de situations qui dégénèrent. » La liste des manquements s’allonge avec des pratiques mensongères graves. Comme « l’établissement de documents inexacts (rapports, journal de poste, etc.), des versions de faits « adaptées » dans le but d’obtenir des avantages, des facilités ou pour couvrir certaines fautes ». L’organisation du travail et le management sont sévèrement mis en cause. En résumé, « il y a un manque très important de confiance de la part du personnel à l’endroit de la hiérarchie ». Le constat est accablant, même si la solidarité et le professionnalisme prennent le dessus dans les moments d’épreuves.

Vue de Lausanne

Ce document confidentiel est arrivé, cette semaine, de façon anonyme, sur le bureau du notaire vaudois Me Patrick de Preux. L’ancien député libéral, spécialiste de la question « police », s’est étouffé à sa lecture. « J’ai reçu, comme tous les députés, il y a quelques semaines, un document élogieux sur la police de proximité, rédigé par la conférence des directeurs des polices municipales vaudoises. Or, on nous a menti ! On découvre, dans ce document confidentiel, qu’elle ne fonctionne pas du tout ! Ce n’est pas aussi grave qu’à Genève, mais on en prend le chemin. »

Patrick de Preux

De graves accusations auxquelles le municipal de la police, Marc Vuilleumier, consent à répondre, après un premier refus. Bien sûr, selon lui, le rapport « révèle des problèmes ». Mais, « des mesures ont déjà été prises en partie. Une charte éthique, lancée précédemment, va sortir, avec des règles sur ce que les policiers doivent faire. Un code de déontologie est en voie de finalisation et devrait répondre à ces problèmes posés dans le rapport. Les modes de commandement doivent être revus », explique-t-il. Dernière mesure en date : l’adoption de nouveaux statuts qui visent notamment à aplanir les strates hiérarchiques. Tout cela, y compris le rapport interne, s’inscrit, selon les responsables, dans une démarche globale sur l’éthique, unique en Suisse. Un projet, initié en 2002, dont le coût s’élevait à plus de 600000 francs suisses. Quant aux sanctions possibles, Marc Vuilleumier ne voit « pas forcément de suite pénale à donner. Pas pour l’heure. Mais il faut que cela se corrige. » Et il relève le courage d’avoir réalisé cette enquête à l’interne. Le rapport, certes alarmant, donne une série de pistes. Seront-elles suivies par la police ?

Marc Vuilleumier

Ce rapport accablant sera-t-il suivi de mesures et de sanctions ? « Des mesures d’organisation, de fonctionnement et de formation seront prises. Pour certaines, c’est déjà le cas. Mais je ne veux pas en dire plus, dès le moment où ce rapport sera présenté au personnel, en octobre ou novembre 2007 », constate Gérald Hagenlocher, commandant de la police lausannoise. Pour lui, la culture d’entreprise est en train de changer. N’y a-t-il pas des fautes passibles de poursuites pénales ? « Il y en a ! Mais nous avons garanti l’anonymat, pour que les gens s’expriment librement. Ce n’est pas une chasse aux sorcières, c’est une réflexion de fonds menée pour améliorer le fonctionnement du corps de police. » Et de préciser : « Nous n’avons pas ouvert d’enquête. Les faits ne datent pas forcément d’aujourd’hui. Ils peuvent correspondre à certains faits pour lesquels nous avons déjà sévi. »

Vue de Lausanne

A la demande du commandant de la police lausannoise, les auteurs du groupe de travail (GT), composé d’une quinzaine de personnes à l’interne, ont interrogé leur propre entourage professionnel. Non sans pression. « Des documents destinés au groupe de travail ont été subtilisés dans les casiers de police-secours. Par ailleurs, certains participants ont essuyé des remarques hostiles de la part de collègues ou supérieurs », précise le document.

Sophie ROSELLI

Vue de Lausanne

Commentaire

Ce sont des mots qui font mal : abus de pouvoir, violences gratuites, humiliations, menaces. Mensonges, insultes. Ce sont des mots qui font plus mal encore quand on apprend, rapport en main, qu’ils ne concernent non pas des malfrats, mais la police elle-même. Le rapport interne dont « Le Matin Dimanche » a eu connaissance laisse sans voix : ceux-là même -ils sont 200- qui ont pour mission de protéger la population lausannoise au quotidien et en première ligne ne seraient donc plus dignes de leur fonction. Stupeur donc, de la gravité des révélations, qui ne sont pas sans annoncer certaines tempêtes vécues récemment dans d’autres polices romandes.

Un poste de police à Lausanne

Mais la stupeur n’est pas seule, la colère l’accompagne. On aurait pu consentir à louer le courage qu’a eu ce corps de police de scruter avec sévérité ses écarts, de comptabiliser ses errements. De recenser, jour après jour, dans la tension sans doute, les témoignages pénibles de collègues inquiets ou honteux. Bref, on aurait pu consentir à y croire. La réalité, hélas, est toute autre. La police, qui, jusqu’à nouvel ordre, incarne la règle, la loi et après parfois, la sanction, ne devrait poursuivre aucun de ses pairs. Parce que les témoignages sont anonymes, parce qu’on n’a pas voulu « faire de chasse aux sorcières ». Le modèle, avouons-le, en prend un sacré coup. Mieux : dans un discours qui fleure bon la pédagogie des années 1970, on apprend que cet ahurissant audit devrait se satisfaire, outre des mesures touchant à la formation ou à l’organisation, de la mise en place d’une charte éthique avec des « règles sur ce que les policiers doivent faire ». Pardi, une charte éthique ! Gageons que la police lausannoise sache se ressaisir à temps.

Blaise WILLA

Vue de Lausanne

AUTEURS 

  • Sophie ROSELLI

  • Accueil

    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source