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Le Temps, 26 septembre 2007

Corruption : Les ripoux du Conseil d’Etat genevois refusent de nommer un nouveau directeur de l’Inspection cantonale des finances

par Cynthia GANI


Vue de Genève

Des élus de droite et de gauche s’insurgent : il y a un an déjà que l’organe de contrôle de l’Etat de Genève n’a plus de directeur. Un candidat fait l’unanimité, mais le gouvernement n’en a pas voulu. Certains y voient une volonté d’affaiblir l’Inspection cantonale des finances (ICF).

Suisse


Le Conseil d’Etat genevois [exécutif cantonal] a-t-il l’intention de s’affranchir de tout contrôle ? Depuis plus d’une année, l’Inspection cantonale des finances est décapitée. Et le gouvernement semble s’en laver les mains. Pis : il n’a pas retenu le candidat au poste de directeur général que deux commissions du Grand Conseil lui avaient pourtant recommandé à l’unanimité, sans proposer de solution de rechange. Cette attitude choque les députés de part et d’autre de l’échiquier politique : certains sont convaincus que le Conseil d’Etat veut se débarrasser de l’Inspection cantonale des finances, trop gênante. Cet organe de contrôle de l’Etat avait notamment documenté l’affaire des irrégularités comptables de l’Université et les manquements de la « Société des Mouettes genevoises navigation ». Or, depuis le départ à la retraite de l’ancien directeur, Giorgio Bordogna, en août 2006, la vingtaine d’employés de l’Inspection cantonale des finances est dans le bleu.

Les ripoux du Conseil d’Etat genevois en compagnie du chancelier Robert Hensler (au second rang à l’extrême droite)

La perle rare est pourtant à portée de main, assurent les membres des commissions parlementaires de contrôle de gestion et des finances : il s’agit de Charles Pict, directeur adjoint de l’Inspection cantonale des finances, qui a assuré l’intérim de l’organe de contrôle depuis le départ de Giorgio Bordogna. Sa candidature a été plébiscitée par tous les élus, qui ont recommandé au gouvernement de le nommer au plus vite : « Il est d’une droiture rare », dit le socialiste Alberto Velasco. « Excellent », selon le PDC Guy Mettan. « Il a toutes les qualifications requises en plus des compétences humaines. De plus, il connaît parfaitement l’Etat », renchérit la socialiste Marianne Grobet-Wellner. Pour Giorgio Bordogna, c’est simplement « le meilleur candidat sur le marché suisse, quel que soit le salaire que l’on propose ».

L’escroc et député socialiste genevois Alberto Velasco (voir "l’affaire Velasco" à la rubrique "Corruption en Suisse")

Las ! Le Conseil d’Etat, à qui revient la compétence de nommer le directeur de l’Inspection cantonale des finances, n’en a pas voulu. Président de la commission des finances, Guy Mettan affirme que « le gouvernement n’a pas donné de raison pour expliquer sa décision. Il a juste déclaré que M. Pict ne faisait pas l’affaire. » Irrités, les députés des deux commissions ont écrit au Conseil d’Etat pour insister. En vain. Le poste a été remis au concours. « Et le gouvernement n’a pas répondu à notre lettre », affirme le libéral Pierre Weiss. Pourquoi le gouvernement a-t-il ignoré les élus ? En quoi la candidature de Charles Pict pèche-t-elle ? Le 25 septembre 2007, le ministre des Finances, David Hiler, n’était pas joignable pour avancer une explication que tout le monde attend.

Pierre Weiss

Confrontés au silence du gouvernement, les députés se fâchent. « Le Conseil d’Etat se comporte de façon pitoyable. La loi lui donne la compétence de nommer le directeur de l’Inspection cantonale des finances. Ce n’est pas à bien plaire : il doit le faire, et pourtant, il ne le fait pas. En agissant de la sorte, il met en péril tout le fonctionnement de l’Inspection cantonale des finances », dénonce Marianne Grobet-Wellner. Qui affirme qu’elle a dû « énormément insister » pour que le Conseil d’Etat mette le poste au concours, en avril 2007. « On essaie de déstabiliser l’équipe en discréditant son travail. C’est une façon détestable de se comporter avec son personnel. Même dans le privé, on ne ferait pas cela ». Pierre Weiss estime aussi que l’attitude du Conseil d’Etat est « fâcheuse. Nous sommes en situation d’absence d’information. Pour des raisons que je ne comprends pas, le gouvernement cherche à gagner du temps. » Même appréciation de la socialiste Véronique Pürro : « C’est inacceptable : je ne comprends pas cette attitude de dédain. Certes, les critiques de l’Inspection cantonale des finances ne sont pas faciles à admettre, mais son travail est utile pour améliorer la gestion de l’Etat. »

Marianne Grobet-Wellner

Au-delà de la colère, les élus esquissent des hypothèses sur le non-choix de Charles Pict. « Il a participé à des rapports qui ont beaucoup gêné le Conseil d’Etat », relève Alberto Velasco. Qui confie que le gouvernement veut engager une « pointure ». D’où sa pique : « L’Etat préfère débourser un salaire conséquent pour un directeur peu bavard. » Selon Pierre Weiss, le gouvernement a justifié son refus en expliquant qu’un nouveau cahier des charges devait être défini pour le poste de directeur. « Peut-être est-ce un prétexte ? Charles Pict a donné du fil à retordre au Conseil d’Etat », constate-t-il. En émettant une autre hypothèse : « Ou bien veut-il placer quelqu’un à qui l’on veut faire un plaisir particulier ? »

Véronique Pürro

Mais ce que redoutent surtout les parlementaires, c’est que les ministres aient l’intention de se débarrasser de l’Inspection cantonale des finances, actuellement « autonome et indépendante », selon ses statuts. Pour le libéral Ivan Slatkine, le Conseil d’Etat entend en tout cas « rattacher l’Inspection cantonale des finances à l’exécutif pour en faire un outil interne. Il incomberait alors à la Cour des comptes de réviser les comptes de l’Etat. » Même si cela ne correspond pas au mandat donné par le peuple. Et que cela pose des questions en termes d’indépendance de l’organe de contrôle. L’ancien directeur de l’Inspection cantonale des finances, Giorgio Bordogna, se souvient que, lorsqu’il était en fonction, le Conseil d’Etat voulait déjà redimensionner l’Inspection cantonale des finances « pour en faire un organe entièrement dépendant du Conseil d’Etat. Je m’y étais opposé, car comment voulez-vous être libre de critiquer votre propre patron ? » Giorgio Bordogna ne cache pas son inquiétude : « Si l’impression de flottement perdure, les collaborateurs s’en iront. Et l’outil de contrôle entier disparaîtra. Mais peut-être est-ce ce que souhaite le Conseil d’Etat. Je l’avais averti de mon départ un an à l’avance : il avait le temps d’anticiper », relève-t-il.

Ivan Slatkine

Les élus ne contestent pas qu’une redéfinition des missions entre la Cour des comptes et l’Inspection cantonale des finances est nécessaire. Car, depuis l’entrée en fonction de la Cour des comptes, en décembre 2006, des doublons ont été constatés. Mais les élus tiennent à l’Inspection cantonale des finances, « le seul organe qui fait des rapports dignes de ce nom », selon Guy Mettan. Pas question de laisser « inféoder l’Inspection cantonale des finances au Département des finances ». Face aux tergiversations du Conseil d’Etat, le parlement reprendra sans doute la main sur ce délicat dossier.

Cynthia GANI

Guy Mettan

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