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Le Matin, 30 septembre 2007

Corruption : Des ex-policiers lausannois dénoncent des méthodes scandaleuses

par Sophie ROSELLI


Vue de Lausanne

Trois anciens fonctionnaires affirment avoir assisté à des actes inadmissibles commis par des collègues. Ils ont décidé de témoigner, pour que les « choses bougent ». Gérald Hagenlocher, commandant de la police lausannoise, dans le canton de Vaud, a accepté de répondre à ces accusations.

Suisse


La police lausannoise vit une crise sans pareil depuis que de graves dysfonctionnements recensés dans une enquête interne à police secours ont été rendus publics dans « Le Matin Dimanche ». L’audit faisait état, notamment, de violences gratuites. Les témoignages de trois anciens policiers, recueillis par « Le Matin Dimanche » -l’un des ex-policiers a préféré rester anonyme- sont graves. Passages à tabac, opération d’expulsion hors de la ville, menaces entre collègues. L’enquête interne de la police a été réalisée entre 2005 et 2007. Difficile pour les autorités, toutefois, de dater les manquements signalés par l’audit : les témoignages sont anonymes.

Des policiers lausannois

Les trois ex-policiers lausannois, en poste au début des années 2000, dénoncent en tout cas, avec précision, des exactions policières. Les méthodes ont toujours cours, selon eux. Bien qu’ils ne se connaissent pas, ils témoignent tous trois de passages à tabac dirigés spécifiquement contre des Africains. Deux d’entre eux parlent même d’opération d’expulsions hors de la ville. Une policière évoque les menaces entre collègues. Difficile de savoir combien d’agents auraient gravement fauté : selon deux témoins, cela concernerait une majorité d’entre eux dans certaines sections. Le juge d’instruction cantonal, Jacques Antenen, injoignable vendredi 28 septembre 2007, a reçu, cette semaine, une lettre anonyme de dénonciation. Dès demain, il devrait se prononcer sur l’opportunité d’ouvrir une enquête pénale.

Des policiers lausannois

« J’ai dit que je n’avais rien vu »

Violences gratuites, faux rapports, mais aussi menaces et pression entre collègues. Une ex-policière en a souffert en 2000. « J’ai vu une personne se faire fracasser par deux collègues, sous des arcades, en ville, en pleine nuit, explique Sylvie. Au retour, mon chef de patrouille et mon autre collègue en parlaient. Ils attendaient de savoir ce que j’en pensais. J’ai cru bon de dire : « J’ai rien vu. » On m’a répondu que j’avais plutôt intérêt à n’avoir rien vu... » Elle n’a jamais parlé à sa hiérarchie des cas de ce genre, par peur de représailles. Aujourd’hui, Sylvie accepte de témoigner « pour que les choses bougent ». Elle évoque aussi les comportements sexistes fréquents, jamais sanctionnés. « Fin mars 2000, lorsque j’ai été promue à la police judiciaire, un collègue a lancé devant la section au complet : « C’est parce qu’il y en a qui savent sucer. » Personne n’a réagi ! J’ai passé ensuite le pire mois de ma vie. »

Des policiers lausannois

« C’était pervers »

Cet ex-agent, en poste à police secours durant huit mois, en 2004, parle sans crainte. Le policier devenu rappeur a déjà dénoncé publiquement la violence gratuite dans une chanson sortie en 2006. Aujourd’hui, Saïko (c’est son nom de scène) livre des faits concrets. « J’ai le souvenir d’une patrouille, en pleine nuit, qui a croisé un requérant d’asile, à Saint-Laurent. L’homme est parti en courant, sans motif. Il devait avoir peur de la police. Des policiers l’avaient rattrapé. Ils lui tapaient dans le dos, alors qu’il était menotté. Et pendant qu’il était assis dans la voiture, des collègues lui donnaient des coups de matraques dans les cuisses et les côtes en l’insultant : « Enculé de nègre, rentre chez toi ! » Il y avait quelque chose de pervers », raconte-t-il. Il ne s’agissait pas de légitime défense. « Les Blacks se faisaient tabasser, alors qu’ils n’avaient pas de drogue sur eux et qu’ils possédaient des papiers en règle. Les rapports d’intervention faisaient état d’agressivité du suspect pour justifier les hématomes », poursuit-il. Saïko confirme aussi les cas de « déplacements » d’Africains hors de la ville : « J’en ai entendu parler à plusieurs reprises. »


« On va chasser le Black »

Un ex-sous-officier lausannois a choisi de parler en gardant l’anonymat. « J’ai assisté à des ratonnades, à quatre reprises en un an, lors de mes patrouilles. Une fois, un policier a frappé au visage un suspect avec un objet métallique. Son arcade sourcilière s’est ouverte. L’homme avait avalé une ou deux boulettes de drogue. Nous l’avons laissé dans la rue, alors qu’il était de notre devoir de l’envoyer au CHUV [hôpital] », évoque-t-il sans fierté. Il avait bien protesté, sans agir. « Cela arrivait plusieurs fois par semaine, dans les nuits calmes. Une équipe sortait en disant : « On va chasser le Black. » Il parle aussi de consignes données par des chefs de section pour « nettoyer » le centre-ville. « Il s’agissait d’emmener un petit groupe d’Africains et de les relâcher dans les bois, au Chalet-à-Gobet ou à Sauvabelin, en pleine nuit, pour avoir la paix pendant quelques heures. C’est de l’abus d’autorité, de la séquestration, à la limite de l’enlèvement ! » Témoin d’un cas à la gare de Lausanne, l’ex-sous-officier assure que « les hommes s’en vantaient ». Il dit avoir signalé oralement ces dérapages à ses chefs, lors de son départ pour un autre corps.

Un poste de police à Lausanne

Un sport national !

Georges Blezon, responsable du récemment créé « Mouvement pour le respect et la dignité du Noir », réagit : les passages à tabac réguliers sans raison sont devenus, selon lui, un « sport national pour la police ! ». Oui, il a entendu parler des « déplacements » d’Africains, sans pouvoir les confirmer. « Il y a environ deux mois, j’ai reçu des coups fil de deux hommes qui m’expliquaient avoir été emmenés à l’extérieur de la ville. Mais ils ne m’ont jamais rappelé. » L’homme privilégie le dialogue avec les autorités, avec qui il entretient des contacts réguliers.

Vue de Lausanne

« Cela existait, il y a trente ans, mais pas avec les Africains »

Depuis trois jours, le commandant de la police lausannoise, Gérald Hagenlocher, se tait. Il a toutefois accepté de répondre au « Matin Dimanche ».

Question :

- "Comment vos policiers vivent cette crise sans précédent ?"

Gérald Hagenlocher :

- "Ils souffrent. Une partie du public a adopté, en début de semaine, une attitude qui met en cause la probité de nos agents. Lorsqu’on demande une carte d’identité, on nous répond « Abus de pouvoir ! ». Je me dois de rappeler qu’une majorité du personnel travaille bien. Certains se sentent salis, parce qu’ils ne sont pas du tout concernés par ce dont il est fait état dans le rapport interne. D’autres sont peut-être démotivés. Mais ce type de situation renforce la solidarité auprès de la majorité du personnel."

-"Cette crise n’est-t-elle pas une chance aussi pour votre service ?"

- "L’impact de la publication de cet audit interne est très fort vis-à-vis de ceux qui ont, ou qui ont eu, un comportement déviant. Je crois que le message est passé. Et pas seulement auprès du corps de police de Lausanne."

-"Des policiers vous ont-ils révélé des dysfonctionnements ?"

- "Dans un premier temps, nous avons géré la crise et répondu aux multiples demandes des médias. Durant cette semaine, nous avons eu les témoignages de deux policiers concernant une affaire à police secours que l’on transmettra au juge d’instruction cantonal lundi 1er octobre 2007. Mais je ne peux pas en dire plus."

Gérald Hagenlocher

-"Des ex-policiers nous ont révélé des passages à tabac et des déplacements d’Africains sans motifs hors de la ville. En avez-vous entendu parler ?"

- "On n’est jamais venu nous dénoncer des cas concrets. Cela existait, il y a trente ans, non pas avec les Africains, mais avec les durs à cuire locaux. Ces dix dernières années, je n’ai jamais entendu parler de tels faits, sauf lors des discussions avec le groupe de travail qui a réalisé l’enquête interne. C’est un peu facile, pour ces gens, de ne parler qu’aujourd’hui ! Mais cela va toutefois dans le sens que l’on désire : que les policiers brisent l’omerta."

-"Reste que ces trois témoignages se recoupent, rejoints par les déclarations d’associations d’aide aux migrants !"

- "Nous sommes régulièrement en contact avec SOS racisme, et d’autres organismes avec lesquels nous parlons des situations difficiles. C’est notre volonté d’aller au bout de notre démarche éthique, pour faire en sorte que les choses changent. S’il y a des faits trop graves, j’aimerais bien que les gens se manifestent auprès du juge d’instruction, pour témoigner des événements qui relèvent du pénal."

-"Vous avez engagé une démarche éthique tout à fait légitime. N’avez-vous pas été pris à votre propre piège ?"

- "La démarche est courageuse et intelligente. C’est peut-être le prix à payer pour que les choses aillent mieux. Le déroulement des événements et leur précipitation nous empêchent de travailler dans la sérénité."

Sophie ROSELLI

Vue de Lausanne

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source