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dimanche 23 avril 2017
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Informations internationales : L’échec de la conférence de Cancun et les potentialités de cet échec

Le système de l’OMC et ses effets pervers


Cancun

Depuis de nombreuses années, une campagne internationale de désinformation nous présentait la suppression des tarifs douaniers -c’est-à-dire « la mondialisation des marchés »- comme un phénomène « inéluctable ». Non seulement chacun était censé se soumettre à cet « inéluctable », mais chacun était censé se réjouir de cette soumission, décrétée seule attitude « raisonnable ». Quiconque s’opposait à la suppression des tarifs douaniers était dépeint comme un protectionniste dogmatique rêvant d’autarcie et dont l’application des idées impliquerait la fin du commerce international...

Or, parallèlement à l’annonce de l’échec de la conférence de Cancun, on apprenait que le Congrès des Etats-Unis a décidé d’élever les tarifs douaniers sur les importations agricoles chinoises, afin de préserver l’agriculture américaine. Ultérieurement, les Etats-Unis passeront un accord bilatéral commercial avec la Chine, en fonction d’intérêts spécifiques à ces deux pays.

Le capitole, Washington

Cela démontre clairement que, loin d’être « inéluctable », la mondialisation des marchés relève d’un choix politique que les gouvernements peuvent accepter ou refuser de faire.


En réalité, rien n’empêche un pays de négocier des accords commerciaux avec tel autre pays en particulier, ainsi que cela se faisait avant qu’on nous serve le bobard de la mondialisation « inéluctable ». De même, rien n’empêche un groupe de pays de négocier un accord commercial spécifique avec un autre groupe de pays. Par exemple, les pays membres de l’Union européenne peuvent négocier un accord spécifique avec certains pays africains, certains pays latino-américains ou certains pays asiatiques, plutôt que de signer un accord global à travers l’OMC.

Rien ne justifie donc que les gouvernements s’efforcent dogmatiquement d’imposer cette mondialisation des marchés aux peuples en leur déniant la possibilité de choisir.

Le portail de l’OMC, à Genève

Le système de l’OMC

Loin d’aider les pays sous-développés, le système de l’OMC les maintient dans le sous-développement. Ils sont censés se contenter éternellement d’exporter leurs matières premières et leurs produits agricoles, en renonçant, par avance, à s’industrialiser. Leur population est censée se satisfaire perpétuellement de sa pauvreté, pour le motif qu’il en résulte « un avantage concurrentiel » sur le plan de la compétitivité internationale. Comment une telle logique pourrait-elle favoriser le développement ?

Bidonville

En fait, le système de l’OMC aboutit à une sorte de « protectionnisme à l’envers », en réservant le marché mondial au seul profit des géants et des esclavagistes, puisqu’eux seuls sont en mesure d’y prospérer en pratiquant les prix les plus bas -ce qu’on appelle « le cours du marché mondial »- et en ruinant les petits concurrents pour s’emparer de leur part de marché.

Moissonneuse-batteuse

Le principal avantage de l’OMC -sinon le seul-, c’est qu’un accord commercial passé sous l’égide de l’OMC a une portée mondiale. Inutile de négocier le même accord avec plusieurs pays successivement. Si on s’est mis d’accord sur un tarif douanier à l’importation, ce tarif est le même partout et s’applique à tout le monde en même temps. Cela simplifie le travail des négociateurs et la paperasserie pour les entreprises exportatrices. On comprend que les bureaucrates militent pour l’OMC.

Par contre, le principal désavantage du système de l’OMC est d’imposer une norme à l’échelle planétaire, en exigeant que chacun s’adapte à cette norme, même si elle lui est préjudiciable. Cette norme n’est pas déterminée par la réalité locale -géographique, culturelle, sociale ou économique-, ni par l’intérêt général de la population, mais par le plus petit commun dénominateur sur lequel les négociateurs sont parvenus à s’entendre. Or, quand on se place dans la logique du plus petit commun dénominateur, le résultat est forcément médiocre et on aboutit finalement à un nivellement par le bas.

Un autre désavantage du système de l’OMC, c’est qu’il lie, entre elles, des négociations qui n’ont pas véritablement de rapport. C’est comme si deux personnes désireuses d’échanger leurs appartements se voyaient imposer l’achat d’une voiture, le port de telle marque de vêtements et la consommation de tel plat. Si vous n’acceptez pas tout, on vous refuse l’échange des appartements. Cette logique n’est-elle pas aberrante ?

Scène de rue à Mexico

Protectionnisme légitime

Pourquoi faire dépendre les accords mutuellement avantageux d’accords qui, eux, ne le sont pas ou qui sont carrément préjudiciables aux deux parties ? Pourquoi faudrait-il sacrifier -c’est-à-dire délibérément ruiner- un secteur économique en échange, pour tel autre secteur, d’un avantage momentané et relatif que la fuite en avant dans la compétitivité internationale fera très vite disparaître ?

Programme de cours d’informatique financé par Hewlett-Packard en Afrique du Sud

Par exemple, supposons que les pays africains s’accordent pour créer un fonds commun destiné à financer la création d’une industrie informatique. En guise de débouché commercial, cette industrie informatique serait assurée par avance d’une sorte de marché commun entre les pays africains qui auraient investi dans ce projet. La création de cette industrie informatique africaine exigerait des capitaux considérables, qu’ils soient publics ou privés. Pour qu’on parvienne à réunir ces capitaux, il faut que la future production puisse être rentable. Cela implique que le matériel informatique africain devra être vendu en assurant telle marge bénéficiaire par rapport aux coûts de production, ce qui exige un prix de vente minimum de tant. Si les produits Microsoft concurrents coûtent 25 % de moins que les produits africains -parce qu’ils sont produits à une bien plus vaste échelle-, il est clair que Microsoft doit être taxé de 25 % à l’importation de ses produits en Afrique, faute de quoi Microsoft empêchera l’industrie africaine de se rentabiliser et provoquera sa ruine, quelle que soit la qualité du matériel que l’industrie africaine parviendrait à produire.

Pourtant, si les pays africains créent une industrie informatique, celle-ci est en mesure de passer des commandes à des fournisseurs africains, de louer ou acheter des bâtiments africains, d’embaucher des salariés africains, qui dépenseront leur salaire au profit de l’économie locale. C’est-à-dire que les logiciels africains coûteront 25 % plus cher que ceux de Microsoft, mais ces 25 % seront récupérés, en grande partie, par l’amélioration du chiffre d’affaires des fournisseurs locaux et par la distribution des salaires locaux au profit de l’économie locale. Tous ces fournisseurs et ces salariés paieront également des impôts au profit des finances publiques locales. Ainsi, à qualité de production égale, les 25 % de majoration du prix africain peuvent être considérés comme un investissement dans la prospérité locale et non comme une perte sèche subie par le client africain.

Si Microsoft est taxé de 25 % à l’importation, il n’y a plus moyen de casser les prix et d’accaparer tout le marché africain, mais il demeure toujours possible, pour Microsoft, de vendre ses produits à un prix comparable à celui des concurrents africains. Dès lors, tout se joue sur la qualité des produits. Si la production africaine n’est pas à la hauteur, les clients achèteront du Microsoft même majoré de 25 %, et ce n’est pas cette taxe à l’importation des produits Microsoft qui empêchera l’industrie africaine de faire faillite. Mais, dans ce cas, l’industrie informatique africaine aura été victime d’une concurrence loyale.

Par contre, si les pays africains abandonnent le secteur informatique à Microsoft, ils se privent par avance de toutes les retombées socio-économiques qui auraient résultées, localement, d’une production informatique autonome. Et ce n’est pas Microsoft, avec ses prix réduits de 25 %, qui compensera le préjudice socio-économique subi par les pays africains concernés. Or, dans un tel cas de figure, le système de l’OMC a pour raison d’être d’empêcher les pays africains de taxer les importations de Microsoft, même si cela s’oppose à l’essor d’une industrie informatique locale ou que la concurrence déloyale de Microsoft ruine cette industrie après qu’elle ait été mise sur pied.

Le problème se poserait de la même manière si les pays africains voulaient créer une industrie pharmaceutique, automobile ou aéronautique autonome. Comment le pourraient-ils si n’importe quel géant étranger est en mesure de casser le marché et ruiner la production locale en l’empêchant de se rentabiliser ?

Protectionnisme et concurrence

Il faut distinguer le protectionnisme légitime -conforme à la logique interne de l’intérêt général-, du protectionnisme abusif, qui s’oppose à cette logique interne.

Le protectionnisme légitime n’exclut pas la concurrence, à condition qu’elle soit loyale. Une concurrence loyale favorise le progrès technologique, économique, social et politique. Quand les entreprises rivalisent par la qualité de leur production, il s’agit d’une saine concurrence. Par exemple, à prix égal, l’avantage concurrentiel ira au produit le moins polluant.

Le protectionnisme légitime ne s’oppose qu’à une concurrence déloyale. Par exemple, la concurrence du goulag chinois est parfaitement déloyale, puisque la main d’œuvre y est payée à coups de matraque.

Chine

Une concurrence déterminée par les plus bas salaires est tout aussi déloyale, puisqu’elle favorise systématiquement l’esclavagiste au préjudice de l’employeur correct. En payant de bons salaires, l’employeur correct subventionne indirectement le chiffre d’affaires et les bénéfices de l’esclavagiste ; car les salariés de l’employeur correct achèteront les produits -meilleurs marchés- de l’esclavagiste, tandis que les salariés de l’esclavagiste n’auront pas les moyens d’acheter les produits de l’employeur correct...

Pourquoi un accord commercial planétaire devrait-il créer une logique sacrifiant systématiquement les intérêts légitimes de l’employeur correct au profit de l’esclavagiste ? Ne serait-il pas préférable d’introduire la logique inverse, en pénalisant l’esclavagiste et en favorisant l’employeur correct ?

Quand il s’agit d’importer des produits agricoles, plutôt que de vouloir dogmatiquement les acheter au cours du marché mondial -c’est-à-dire au prix le plus bas du monde-, on peut délibérément choisir de les payer un peu plus cher, mais en favorisant le pays qui assurera le meilleur revenu à ses agriculteurs. Par exemple, on peut négocier un accord suivant lequel on importera tant de tonnes de bananes de tel pays, en payant chaque kilo 20 % au-dessus du cours mondial, à condition que ces 20 % supplémentaires aboutissent dans la poche des ouvriers agricoles et des petits agriculteurs du pays en question. Ainsi, non seulement le pays en question est assuré d’un débouché à l’exportation, mais ses exportations se traduisent automatiquement par un progrès social dont bénéficie directement une partie de sa population.

Le protectionnisme abusif

Le protectionnisme abusif, loin de promouvoir une concurrence loyale, vise à préserver une production de qualité médiocre en interdisant le marché à n’importe quel concurrent. Ainsi, on serait contraint d’acheter des fruits avariés à un producteur local malhonnête mais préservé de toute concurrence. Un tel protectionnisme aboutit à l’arriération.

Ce n’est pas parce qu’on rejette ce protectionnisme abusif qu’il faut dogmatiquement rejeter le protectionnisme légitime.

Quel avenir pour l’OMC ?

L’OMC pourrait être utile si elle servait de cadre à la négociation d’accords plus limités mais mieux adaptés aux spécificités locales et plus profitables aux parties.

Pourquoi vouloir absolument imposer un médiocre accord à l’échelle planétaire, plutôt que de négocier des accords régionaux ou bilatéraux mutuellement bénéfiques ? Un bon accord commercial entre pays africains, ou entre l’Union européenne et l’Afrique, serait bien plus avantageux qu’un médiocre accord à l’échelle de la planète dont chacun, pour des raisons liées à sa spécificité, subirait le préjudice, tandis que les multinationales en seraient les seules authentiques bénéficiaires.

Le commerce international doit être au service de l’humanité et non mettre l’humanité à son service.

Frank BRUNNER

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éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source