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Tribune de Genève, 24 octobre 2007

Corruption : Pendant que le gouvernement genevois s’en prend aux plus démunis, les petits copains se sucrent à tout-va avec l’argent public

Suivi d’un commentaire

par Marc BRETTON


Vue du siège des Transports publics genevois

Stéphanie Fontugne gagnait 340000 francs suisses par an, soit plus que la limite fixée par le Conseil d’Etat [exécutif cantonal]. Le président des Transports publics genevois, Patrice Plojoux, a « arrangé » le salaire de la directrice pour le rendre présentable. Genève vit des problèmes de transparence avec ses quatre régies publiques.

Suisse


Un exemple de bonne gouvernance ces Transports publics genevois ? On le pensait. Mais trois fiches de paye de l’ancienne directrice des Transports publics genevois, Stéphanie Fontugne, que la Tribune de Genève s’est procurées, éclairent d’un jour plus sombre la grande entreprise de transports. Ces documents datés respectivement de février, mars et mai 2007 démontrent deux choses : premièrement, le salaire annuel de la directrice dépassait le salaire maximum dans le secteur public qui équivaut à celui d’un conseiller d’Etat [ministre cantonal] genevois (230326 francs suisses). Deuxièmement, il a été divisé en deux par les ressources humaines des Transports publics genevois, avec l’accord du libéral Patrice Plojoux, le président du conseil d’administration, pour le rendre compatible avec les normes de l’Etat. Cet agencement salarial « créatif » rappelle celui réservé au salaire du directeur des Services industriels genevois, Raymond Battistella.

Stéphanie Fontugne (à droite de l’image)

Reprenons. En février 2007, Stéphanie Fontugne reçoit un salaire mensuel brut de 25000 francs suisses et une participation de 90 francs suisses à sa caisse maladie. Un mois plus tard, changement de décor. Sa rémunération baisse à 20000 francs suisses ! Une sanction ? Non, car une nouvelle rubrique apparaît dans la même fiche de paye. Intitulée « complément de salaire », elle est créditée de 5000 francs. Pourquoi avoir changé la présentation du salaire de la directrice ? Une lettre du 15 mai 2007 adressée à Stéphanie Fontugne par Patrice Plojoux et le directeur des ressources humaines, l’explique. Alors que l’entreprise est secouée par une grave crise interne, la missive annonce à la directrice que, conformément à des entretiens entre elle, « la direction des Ressources humaines et le président du conseil d’administration », sa rémunération pour 2007 a été augmentée rétroactivement au 1er janvier. Elle a aussi été ventilée entre un salaire de 20000 francs suisses et un « complément salarial » de 7000 francs suisses, de manière à « répondre aux normes fixées par le Conseil d’Etat ». Finalement, la directrice est informée qu’elle recevra, en mai, une gratification pour avoir atteint les objectifs annuels de l’entreprise. Total de sa fiche de paye : 33334 francs suisses, plus divers versements dont environ 1000 francs suisses par mois pour des frais de représentation.

Vue de Genève

Ce qui est intéressant, ici, c’est la manière dont la rémunération de Stéphanie Fontugne augmente. En effet, les Transports publics genevois se gardent bien de toucher à ce qu’ils nomment le « salaire » de la directrice. Sur douze mois il respecte à peu près la limite salariale fixée par le Conseil d’Etat. Alors, pour contourner la règle, ils font gonfler le « complément de salaire », qui atteint dès lors 84000 francs suisses par an. Un scandale ? Un initié des Transports publics genevois se défend : « C’est comme pour les conseillers d’Etat. Ils ont un fixe, des frais de représentation, un chauffeur et une retraite spéciale. » Le même, fâché, ajoute : « On a accommodé les bidons, mais tout a été entériné par le Conseil d’Etat. Allez voir à l’Université ! C’est pareil. » Toujours est-il que lorsqu’en juillet 2007 la Tribune de Genève, évoquant le départ de Stéphanie Fontugne, chiffrait son indemnité de départ à un an de salaire, soit « quelque 220000 francs suisses », certains s’indignaient du montant. Les chiffres étaient en dessous de la réalité.

Vue de Genève

Patrice Plojoux : « La rigidité des règles amène à détourner la loi »

Question :

- "Patrice Plojoux, nous avons obtenu le salaire de Stéphanie Fontugne. Elle touchait 340 ?000 francs suisses par an, salaire et complément salarial compris. Ce montant dépasse la limite des salaires du Conseil d’Etat. Votre réaction ?"

Patrice Plojoux :

- "Je suppose qu’elle touchait le montant que vous avancez, mais je ne le connais pas par cœur ; je ne le confirme donc pas. Moi-même, je ne suis pas sûr au franc près de ce que je touche. J’ai un salaire qui répond à mes besoins. C’est l’essentiel."

Patrice Plojoux

-"Au départ, le salaire de Madame Fontugne était d’un bloc. Puis, il été séparé entre un salaire de base respectant la limite fixée par le Conseil d’Etat et un complément la dépassant. Vous violez l’esprit de la loi ?"

- "Quand je suis arrivé aux Transports publics genevois, on m’a fait observer que le salaire de notre directrice ne respectait pas les normes du Conseil d’Etat. J’ai donc fait en sorte qu’il les respecte. Mais ce n’est pas moi qui ai fixé son salaire, il a été négocié avant mon arrivée, en 2007, entre l’ancien président, Michel Jacquet, et l’intéressée."

-"Vous avez donc appliqué la même politique salariale que les Services industriels genevois..."

- "Il est vrai que nous vivons la même problématique que les Services industriels genevois. Le problème, c’est qu’on ne trouve pas sur le marché du personnel au prix d’un secrétaire général de l’Etat. Les députés devraient modifier les statuts des entreprises publiques et laisser par exemple plus de marge de manœuvre au Conseil d’Etat pour fixer les rémunérations. Car la rigidité des règles amène à détourner la loi par l’intermédiaire des primes et des bonus. L’objectif, attention, ce n’est pas de payer des gens des millions, il y a des limites !"

-"Venons-en à votre salaire. Vous déclarez au Temps gagner 131000 francs suisses par an. Mais vous avez aussi naguère confirmé le chiffre de la Tribune qui évaluait votre salaire à 106000 francs suisses. Alors quelle est la bonne version ?"

- "Celle du Temps, mais vous étiez à quelques milliers de francs près. Je n’ai pas essayé de tromper la presse ! Simplement, je n’ai pas en tête mon salaire global, car je ne l’ai même pas négocié. Je gagne 9000 francs suisses net par mois. Donc 9000 suisses fois douze, cela donne le chiffre que vous avez avancé. Ensuite, le Temps est revenu à la charge, j’ai alors donné des instructions au responsable des ressources humaines des Transports publics genevois pour qu’ils livrent les chiffres."

Marc BRETTON

Vue du siège des Services industriels genevois

Commentaire

Dès son élection, le gouvernement genevois a affecté d’accorder la plus grande importance au redressement des finances publiques du canton, monstrueusement endettées à la suite des innombrables malversations du milieu politique local. On ne mentionnera, pour mémoire, que l’affaire de la Banque cantonale de Genève, qui s’est retrouvée en situation de faillite virtuelle à la suite d’opérations spéculatives, et qui n’été sauvée qu’au prix d’une dizaine de milliards de francs suisses prélevés par le milieu politique local dans la poche des contribuables genevois. Aucun des politiciens qui se sucraient en siégeant au conseil d’administration de la banque n’a été inquiété.

Les ripoux du Conseil d’Etat genevois en compagnie du chancelier Robert Hensler (au second rang à l’extrême droite)

Sous prétexte de "faire des économies" de bouts de chandelles, le Conseil d’Etat genevois s’en est pris aux plus démunis, n’hésitant pas à leur supprimer l’allocation pour les vêtements et l’abonnement aux transports publics. Il a également supprimé un complément dérisoire que recevaient les retraités de la ville de Genève. Dans le même temps, les petits copains placés au conseil d’administration et à la direction des entreprises publiques ou semi-publiques se remplissaient les poches à tout-va et, malgré leur salaire délirant, on leur offrait encore le montant de la prime d’assurance maladie, comme s’ils n’avaient pas les moyens de la payer. On relèvera que ces petits copains justifient leur salaire en évoquant leurs "responsabilités", alors qu’en réalité ils sont totalement irresponsables, pouvant se permettre n’importe quoi en toute impunité.

Quant à la magistrature genevoise, aussi corrompue qu’on peut l’être, au lieu de mettre tout ce beau monde hors d’état de nuire, elle adopte systématiquement une attitude de complicité avec les ripoux.

Frank BRUNNER

Vue de l’aéroport de Genève

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  • Marc BRETTON

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source