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vendredi 23 juin 2017
Vous êtes ici Accueil Archives Archives Irak (3ème partie) : Du 1er avril 2004 au 15 avril 2004

Stalingrad irakien

par Frank BRUNNER


A Fallujah, le 31 mars 2004, des résistants irakiens attaquent deux véhicules américains et tuent leurs quatre occupants, avant de profaner leurs cadavres

Depuis l’attaque de Fallujah par les troupes d’occupation américaines, il semble que la guerre, en Irak soit entrée dans une nouvelle phase.

Les troupes d’occupation américaines attaquent Fallujah, le 6 avril 2004


Tout d’abord, on constatera que le gouvernement des Etats-Unis a laissé tomber le masque.

Jusqu’alors, le gouvernement des Etats-Unis s’était toujours efforcé d’apparaître comme « l’ami du peuple irakien ». Le gouvernement des Etats-Unis affectait de ne désirer que le bonheur du peuple irakien, après l’avoir libéré de la dictature de Saddam Hussein.

La résistance à l’occupation n’était censée émaner que de « terroristes étrangers » et de « nostalgiques de Saddam Hussein », lesquels étaient censés agir sans bénéficier du soutien populaire.

Soldat américain visitant une école, à Kirkouk, le 30 janvier 2004

A Fallujah, le gouvernement des Etats-Unis a délibérément provoqué le massacre de centaines de civils -sous prétexte de procéder à l’arrestation de quelques-uns d’entre eux-, à coups de canons, de bombes, de roquettes et de rafales de mitrailleuses. Il s’agit là d’un crime de guerre planifié à la Maison Blanche et perpétré dans le but de terroriser la population irakienne dans son ensemble.

Non seulement le gouvernement des Etats-Unis n’a pas réussi à terroriser la population irakienne, mais il a, au contraire, suscité une réaction d’identification aux résistants, tout en détruisant complètement sa propre image de prétendu « ami du peuple ».

Une victime de l’attaque des troupes d’occupation américaines, à Fallujah, le 6 avril 2004

Le gouvernement des Etats-Unis est tellement coupé de la réalité qu’il semblait s’attendre à ce que le massacre de la population de Fallujah suscite l’approbation du peuple irakien et qu’ensuite le cours des choses reprenne comme si le massacre n’avait pas eu lieu.

On tire au canon et à la mitrailleuse contre des civils, puis on se déclare satisfait du bain de sang et on se fait photographier en train d’embrasser les enfants dans la rue.

Chers Irakiens, nous vous pardonnons de nous avoir contraint de massacrer la population de Fallujah ! Nous sommes tellement amicaux que nous ne vous en voulons pas pour si peu. Vous avez la permission de venir nous cirer les bottes comme si rien ne s’était passé…

Des victimes de l’attaque des troupes d’occupation américaines sont chargées sur un camion, pour être emmenées dans une mosquée, à Fallujah, le 7 avril 2004

Désormais, quoi qu’ils puissent dire ou tenter de faire croire, les Américains et leurs alliés apparaissent comme des oppresseurs aux yeux du peuple irakien.

Chaque Irakien sait désormais que ce soldat étranger qui vous sourit aujourd’hui est prêt, demain, à tirer à la mitrailleuse sur une foule de manifestants. Chaque Irakien sait que des hélicoptères sont prêts à tirer des missiles contre sa maison. Les cadavres des victimes se dressent comme un mur entre la population irakienne et les occupants.

Enfant blessé par les troupes américaines, à Fallujah, le 8 avril 2004

Au Vietnam, les Américains tenaient les villes du sud et bombardaient les villages.

En Irak, les Américains ne tiennent rien, car la résistance se trouve installée au sein de chaque localité.

Dans une ville irakienne, un soldat étranger est une cible susceptible d’être abattue depuis n’importe quelle fenêtre. Chaque véhicule qui passe est susceptible de lui expédier une grenade ou une rafale de balles.

Troupes d’occupation américaines à l’attaque de Fallujah, le 8 avril 2004

Ce n’est pas au Vietnam, mais plutôt à Stalingrad, qu’il convient de comparer l’Irak.

A vrai dire, pour les Soviétiques et les Allemands, la bataille de Stalingrad était plus simple que la guerre irakienne ne l’est pour les troupes d’occupation.

En effet, les Allemands n’avaient pas à se soucier de la population de Stalingrad. Ils ne se posaient pas hypocritement en protecteurs du peuple soviétique. Quand ils attaquaient un secteur, ils y tuaient tout le monde.

Les troupes d’occupation en Irak ne peuvent pas se permettre de détruire systématiquement toutes les villes irakiennes, quartier par quartier, en massacrant la population à mesure, ou en la contraignant de s’exiler massivement. D’un point de vue militaire, les Américains pourraient raser les villes irakiennes, mais, d’un point de vue politique, ils ne peuvent pas se le permettre.

Résistants irakiens à Fallujah, le 8 avril 2004

En théorie, pour « sécuriser » une ville irakienne, il faudrait la vider de tous ses habitants, fouiller chaque immeuble, chaque appartement, chaque pièce, dans le but de trouver toutes les armes dissimulées. Une fois la ville entièrement fouillée, on y renverrait les habitants, préalablement fouillés eux aussi.

Mais, même alors, il faudrait fouiller minutieusement tout ce qui entre et sort de la ville, afin d’empêcher les transports d’armes. Une telle mesure paralyserait l’activité économique, en rendant les transports de marchandises très lents et très coûteux.

Ainsi, dans la pratique, on ne peut ni sécuriser la ville, ni empêcher les transports d’armes d’une ville à l’autre.

Camions attaqués par des résistants irakiens, à Abou Ghraib, le 8 avril 2004

Sous prétexte de « lutte contre le terrorisme », le gouvernement des Etats-Unis instaure un régime totalitaire, avec ses arrestations arbitraires, le recours à la torture, etc… Cela n’a strictement aucun rapport avec l’ambition proclamée d’instaurer la démocratie.

Tout Irakien sait qu’il peut, sur la base d’un simple soupçon, parce qu’il a participé à une manifestation, être accusé d’être « un sympathisant d’Al-Qaida », arrêté, torturé et expédié à Guantanamo ou dans quelque prison secrète.

Cela ne change pas grand chose au régime de Saddam Hussein.

Soldat américain en Irak

L’occupation militaire de l’Irak traduit, dans la pratique, une politique d’oppression de la population irakienne. Cette oppression, qui, depuis l’invasion de l’Irak, était latente et déguisée en « lutte contre le terrorisme », a montré son vrai visage à Fallujah, après l’avoir montré à Bagdad, Bassora et Kufa, oû des manifestants se sont fait tirer dessus.

La police irakienne tire sur des chômeurs qui manifestent, à Bassora, le 3 avril 2004

Au sein de la prétendue « communauté internationale », on sent un désir de s’entendre avec « les élites irakiennes », en comptant le peuple -« des voyous, des bandits et des terroristes »- pour quantité négligeable.

Mais ces prétendues « élites » perdront toute légitimité si elles trahissent la cause du peuple. Leur autorité morale dépend de leur loyauté à l’égard du peuple.

Or, en optant pour une stratégie d’occupation militaire et de répression des opposants, le gouvernement des Etats-Unis sape la position morale de tout Irakien avec lequel il souhaiterait conclure un accord politique. On constate que, par rapport au but politique visé, la stratégie américaine est totalement contre-productive.

Manifestation anti-américaine à Bagdad, le 31 mars 2004

Un autre exemple de cette logique contre-productive réside dans l’attitude adoptée à l’égard de Moqtada Al Sadr.

Au départ, il s’agissait d’un individu relativement marginal qui tenait des discours, organisait des manifestations et diffusait une publication à caractère politique. On a interdit sa publication. On a tiré sur les Irakiens qui manifestaient à son appel. On a lancé un mandat d’arrêt contre lui, pour « incitation au meurtre », alors qu’on ne se gêne pas pour massacrer ses compatriotes.

Et le résultat est d’avoir transformé un agitateur local en héros national, non seulement aux yeux des Irakiens, mais aux yeux de tous les Arabes…

Résistants irakiens à Najaf, le 6 avril 2004

De même, le gouvernement des Etats-Unis a créé une nouvelle police et une nouvelle armée irakiennes, dans le but de « lutter contre le terrorisme » à la place des troupes d’occupation.

Avant l’attaque de Fallujah, la police et l’armée irakienne se sont montrées plutôt coopératives, mais désormais les exactions américaines peuvent provoquer un retournement de situation. Déjà à Bagdad, il est arrivé que des troupes irakiennes tirent sur les soldats américains.

Troupes d’occupation à Bagdad, le 24 mars 2004

Si les Etats-Unis et leurs alliés, au lieu de prétendre imposer leur occupation militaire aux Irakiens, avaient annoncé le retrait des troupes d’occupation à la date du transfert de la souveraineté et si, d’ici là, les troupes d’occupation s’étaient abstenues d’intervenir dans des actes de répression, la situation actuelle serait entièrement différente, car la résistance irakienne aurait pratiquement perdu sa raison d’être.

En demeurant dans leurs bases jusqu’à leur départ, les troupes d’occupation se seraient simultanément préservées des attentats terroristes.

Attentat à Bagdad, le 17 mars 2004

En choisissant de demeurer en Irak et de s’y livrer à une politique d’intimidation, voire de terreur, les troupes d’occupation se sont rendues intolérables, et ce sentiment ne cessera de croître à chaque nouvelle opération répressive.

Il ne fait donc aucun doute que les Etats-Unis et leurs alliés sont dans une impasse. Le simple fait de maintenir les troupes d’occupation se traduira par une véritable hécatombe au sein du Stalingrad irakien. Et toute opération répressive ne fera qu’intensifier et étendre le sentiment de révolte au sein du peuple irakien.

Soldat américain blessé à Fallujah, le 8 avril 2004

On arrivera très rapidement à une situation de type palestinien, avec des troupes d’occupation surgissant épisodiquement de leur base pour aller commettre un massacre ici ou là, mais sans qu’aucun soldat puisse jamais se hasarder seul dans les territoires palestiniens.

Dans ce contexte, l’activité des multinationales censées bénéficier du pillage de l’Irak se trouvera fort compromise.

Vue de Bagdad, le 24 mars 2004

De plus, il faut bien voir que l’entretien des troupes d’occupation en Irak coûte extrêmement cher et que, dans chacun des pays de la coalition, les électeurs se mettront, toujours plus nombreux, à exiger le retrait des troupes. D’ici là, ces troupes d’occupation n’auront cessé d’aggraver la situation en Irak et, jusqu’au bout, leur présence aura été totalement contre-productive.

Véhicule américain attaqué par des résistants irakiens, à Bagdad, le 5 avril 2004

Sur le plan politique, plus longtemps cette guerre en Irak se prolongera et plus les courants politiques tendront vers les extrêmes.

Du côté de la coalition, seuls les fanatiques du tir à la mitrailleuse voudront demeurer en Irak.

Du côté irakien, seuls les pires extrémistes ne feront pas encore figure de traîtres aux yeux de la population. De même, actuellement, en Palestine, le simple fait d’envisager des négociations de paix avec Israël vous vaut déjà de passer pour un vendu.

Manifestation anti-américaine à Bagdad, le 4 avril 2004

Parallèlement, sur le plan humanitaire, on peut s’attendre aux pires dérives. Ainsi, par exemple, une série de kidnappings a eu lieu, en Irak, à dater de l’attaque américaine contre Fallujah. Ces kidnappings ont pris pour cible des civils ressortissants de pays de la coalition et visaient à obtenir le retrait des troupes d’occupation. Certains otages ont été menacés de mort, et même menacés d’être brûlés vifs.

Otages japonais capturés par des résistants irakiens, en vue d’obtenir le retrait des troupes d’occupation japonaises

Si ces prises d’otages devenaient une habitude, la résistance irakienne n’en sortirait pas grandie. Surtout si les otages sont maltraités ou exécutés. Ce serait une manière de s’abaisser au niveau des occupants.

D’un point de vue militaire, l’efficacité des prises d’otages est nulle et, d’un point de vue politique, ces prises d’otages sont contre-productives, car les otages font figure de boucs émissaires et de victimes sans défense.

Il est plus avisé de laisser l’ignominie aux troupes d’occupation. Lorsque l’Irak aura été libéré, les Irakiens ne doivent pas avoir à rougir d’eux-mêmes.

Les cadavres profanés des quatre Américains tués à Fallujah et suspendus aux superstructures d’un pont, le 31 mars 2004

D’autre part, ces prises d’otages introduisent une logique mafieuse au sein de la résistance.

On commence par prendre des otages pour exiger le retrait des troupes d’occupation. Ensuite, on prend des otages pour exiger la libération de prisonniers. Finalement, on prend des otages pour exiger une rançon, et n’importe quel criminel se met à pratiquer la prise d’otage pour son profit personnel, tout en se donnant des airs de résistant.

C’est-à-dire qu’une politique de prise d’otage induit une logique de corruption au sein de la résistance. Elle tend à brouiller les limites éthiques, au point qu’on ne peut plus distinguer l’acte de résistance du simple rançonnage.

D’abord, on va kidnapper un étranger. Ensuite, on kidnappe un Irakien accusé de « collaboration avec l’occupant ». Finalement, on kidnappe quiconque est susceptible de payer une rançon.

Résistants irakiens à Bassora, le 5 avril 2004

En résumé, le plus élémentaire bon sens recommande que toutes les troupes étrangères se retirent d’Irak et que le peuple irakien recouvre entièrement sa souveraineté.

Ce résultat sera de toute façon imposé, au bout du compte, par la logique interne de l’intérêt général. C’est précisément en s’opposant à cette logique qu’on provoque un chaos grandissant.

Soldat américain en Irak

Du point de vue des Irakiens, il est essentiel de se montrer unis dans l’épreuve, de ne pas se laisser manipuler par les occupants en se dressant les uns contre les autres, et de cultiver la tolérance réciproque.

Si quelque chose pouvait sortir de bon de cette guerre de libération, ce serait la cohésion nationale irakienne. Et c’est sur cette cohésion que la démocratie trouvera ses plus solides fondations.

Frank BRUNNER, 9 avril 2004

Une foule d’Irakiens arrive à Fallujah, avec un convoi de ravitaillement pour la population, le 8 avril 2004

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