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mardi 28 mars 2017
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Reuters, Le Monde, 21 novembre 2007

Corruption : Jacques Chirac mis en examen pour détournements de fonds publics

Suivi de "Vérité sur les chargés de mission de Paris", par Jacques Chirac

par Thierry LEVEQUE


Vue de Paris

PARIS (Reuters) - Six mois après son départ de l’Elysée, l’ancien président, Jacques Chirac, a été mis en examen pour "détournement de fonds publics", dans un dossier visant la période où il était maire de Paris, de 1977 à 1995. Une "première" dans l’histoire de la République française. Son avocat, Jean Veil, l’a annoncé après son audition.

France


Jacques Chirac est mis en cause par la juge Xavière Simeoni pour avoir fait recruter à son cabinet de maire des dizaines de "chargés de mission" payés sur fonds publics mais qui, selon les cas, n’auraient effectué aucun travail ou auraient été à son service personnel. Cette poursuite judiciaire devrait désormais déboucher sur un procès en correctionnelle, aucun vice de forme ne pouvant plus être soulevé. La Cour de cassation a en effet validé totalement la procédure en juin 2007. Le dossier vise plusieurs dizaines d’emplois suspects, le plus souvent accordés à des personnalités de la droite ou à certains de leurs proches dans les cabinets de Jacques Chirac mais aussi de son successeur, Jean Tibéri (1995-2001). Les quatre directeurs de cabinet de Jacques Chirac à l’Hôtel de Ville de 1983 à 1995, Robert Pandraud, Daniel Naftalski, Michel Roussin et Rémy Chardon, sont déjà mis en examen pour "détournements de fonds publics", ainsi que Bernard Bled, qui fut celui de Jean Tibéri. Ils ont signé les contrats de travail. Alain Juppé, ancien adjoint aux Finances de Jacques Chirac à la mairie, a été entendu comme témoin en mai 2007. Certains éléments du dossier mettent personnellement en cause Jacques Chirac. Parmi les salaires litigieux, figurent en effet celui du chauffeur d’un ex-préfet de Paris, dont l’ordre d’embauche a été signé par Jacques Chirac, et ceux de plusieurs autres personnes qui auraient été en fait au service du député Chirac en Corrèze. Sont aussi poursuivis comme bénéficiaires présumés d’emplois fictifs l’ex-député UMP de Paris Jean de Gaulle, petit-fils du général, François Debré, frère du président du Conseil constitutionnel Jean-Louis Debré, l’ex-secrétaire général du syndicat Force ouvrière Marc Blondel -le salaire de son chauffeur était payé par la Ville- ou encore Michèle de Charette, épouse de l’ex-ministre des Affaires étrangères de Jacques Chirac, Hervé de Charette. Certaines de ces personnes, comme le frère de Jean-Louis Debré, ont admis devant la police n’avoir jamais travaillé.

Robert Pandraud

Arrivée discrètement vers 08h30 au pôle financier avec Mes Jean Veil et François Esclatine et un agent de sécurité, l’ancien chef de l’Etat, qui aura 75 ans à la fin du mois, est parti en évitant les journalistes. Au moment même de son interrogatoire, le journal Le Monde publiait une "tribune" de sa main, où il proteste de son innocence. "Jamais les moyens de la Ville de Paris n’ont été mis au service d’autres ambitions que d’agir pour les Parisiennes et les Parisiens. Jamais il n’y a eu d’enrichissement personnel. Jamais il n’y a eu de système", dit-il. "Ces recrutements, je les ai souhaités ou autorisés parce qu’ils étaient légitimes autant que nécessaires", ajoute-t-il. Il admet toutefois à demi-mots que certains des employés ne travaillaient pas pour la Ville, mais pour "faciliter la coordination et l’exercice de (ses) fonctions". Jacques Chirac était à la fois maire, député de la Corrèze, Premier ministre de 1986 à 1988 et président du RPR. L’audition de l’ancien président, qui a duré trois heures, s’est passée "dans le meilleur climat", a assuré Me Veil. Elle a porté sur l’organisation de la mairie et sera suivie d’une autre, portant directement sur les emplois litigieux, "dans les prochains mois", a-t-il ajouté. Il s’agissait, mercredi 21 novembre, de la seconde audition judiciaire de l’ancien chef de l’Etat, après celle de juillet 2007 menée à son bureau parisien par le juge Alain Philibeaux de Nanterre, dans un autre dossier d’emplois fictifs lié à sa gestion de la mairie de Paris. Dans cette première affaire, il a pour l’instant le statut de témoin assisté. Jacques Chirac est menacé d’auditions, voire de poursuites, dans plusieurs autres affaires.

Michel Roussin

Dans l’entourage de Jacques Chirac, on reprécise que l’ancien président "trouve naturel, en tant qu’ancien premier magistrat de France, de se tenir à la disposition de la justice et de s’exprimer sur ce point". On ajoute que dans cette affaire, il n’y a "aucun enrichissement personnel". A l’Elysée, lors du compte rendu du conseil des ministres, le porte-parole du gouvernement, Laurent Wauquiez, s’est refusé à tout commentaire.

Thierry LEVEQUE

Rémy Chardon

Vérité sur les chargés de mission de Paris

Le magistrat saisi du dossier des "chargés de mission de la Ville de Paris" souhaite m’entendre. Ce sera l’occasion de rétablir la vérité. Tant de choses inexactes, souvent caricaturales, parfois outrancières, ont été dites sur ce sujet qu’il m’apparaît nécessaire de m’adresser simultanément aux Français.

Bernard Bled

En 1977, j’ai été élu maire de Paris. Depuis plus d’un siècle, la capitale de la France n’avait pas eu de maire. Cette grande métropole à rayonnement mondial était gérée par une administration préfectorale, respectable à tous égards, mais qui ne répondait plus aux attentes sociales, économiques, culturelles des Parisiens. Il a fallu dynamiser, restructurer, bâtir de nouveaux services publics pour les Parisiennes et les Parisiens. Pour cela, une impulsion politique forte était indispensable. Je m’y suis engagé avec énergie et me suis entouré de l’équipe indispensable pour conduire cette transformation en profondeur. Je me suis appuyé sur le dynamisme et la compétence des élus, des fonctionnaires de la Ville et de mes collaborateurs directs, parmi lesquels les chargés de mission. Pour le permettre, dès le 13 décembre 1977, le conseil municipal a délibéré et autorisé leur recrutement, autorisation renouvelée ensuite, tous les ans, lors du débat public sur le budget. Les lois Defferre de décentralisation de 1982-1984 ont renforcé et conforté cette situation. Elles ont considérablement accru les compétences des élus locaux et, pour les mettre en mesure d’agir davantage, plus vite et mieux, ont consacré l’existence de collaborateurs de cabinet, avec la volonté délibérée et manifeste de laisser aux maires une grande latitude tant dans leur recrutement que dans la définition de leur emploi. Il était ainsi précisé qu’ils ne rendaient compte qu’à l’autorité territoriale qui les avait "librement" désignés, laquelle décidait seule des "conditions et des modalités d’exécution du service" qui leur était demandé.

Jean de Gaulle

Dans cette période, mon engagement politique m’a conduit à mener de front de nombreuses tâches et à assumer des responsabilités importantes en tant que maire, député de la Corrèze, puis premier ministre de 1986 à 1988, ainsi que président du Rassemblement pour la République. L’exercice conjoint de ces responsabilités, tout à la fois locales et nationales, m’a permis d’agir plus efficacement encore au service des Parisiennes et des Parisiens. Je me suis entouré pour cela d’équipes compétentes et animées d’un exemplaire esprit républicain. Jamais les moyens de la Ville de Paris n’ont été mis au service d’autres ambitions que d’agir pour les Parisiennes et les Parisiens. Jamais il n’y a eu d’enrichissement personnel. Jamais il n’y a eu de "système". Sur les 40000 agents de la Ville de Paris, il ne s’agit que d’une vingtaine de contrats qui sont contestés, d’une durée parfois courte, répartis sur une période de dix-huit ans.

Marc Blondel

Allons plus avant : qui étaient ces quelques chargés de mission ? Des personnes qui ont travaillé à m’éclairer sur des questions de fond -problèmes éducatifs, sociaux, économiques, sportifs- afin de permettre au maire de la capitale d’assumer au mieux ses missions. Il pouvait s’agir aussi de femmes et d’hommes de qualité, ayant toutes les compétences nécessaires, mais traversant une période professionnelle difficile et à qui j’ai voulu redonner une chance. Et enfin un très petit nombre de collaborateurs qui ont facilité la coordination et l’exercice de mes fonctions. Ces responsabilités étaient à mes yeux profondément complémentaires pour me permettre d’agir au service de mes concitoyens. Ceux-ci l’ont bien compris. Ils m’ont donné deux fois la majorité dans les 20 arrondissements de Paris et dans le même temps réélu à plusieurs reprises député. Même en Corrèze, où j’étais élu député, je faisais l’objet d’interventions nombreuses et de toutes natures adressées au maire de Paris. Par souci d’efficacité elles faisaient, localement, l’objet d’une première instruction, avant d’être traitées à l’Hôtel de Ville. Instruire sur place certaines sollicitations liées à l’exercice de mes responsabilités, c’était à la fois les traiter plus rationnellement et m’autoriser à mieux me consacrer à Paris. Dans ce cas, comme dans chacun des autres, je l’expliquerai. Ces recrutements, je les ai souhaités ou autorisés parce qu’ils étaient légitimes autant que nécessaires.

Vue de l’Hôtel-de-Ville, à Paris

C’est cette réalité, bien loin des caricatures infondées ou malveillantes, que je veux rappeler aujourd’hui à mes concitoyens. Je le fais avec l’esprit de responsabilité que les Françaises et les Français sont en droit d’attendre d’un homme politique et singulièrement d’un ancien président de la République. Et je le fais avec un souci d’honneur, celui d’un homme qui pendant de très nombreuses années s’est attaché à donner le meilleur de lui-même au service de son pays.

Jacques CHIRAC

Jacques Chirac

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source