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Libération, 22 novembre 2007

Corruption : Liaison dangereuse pour Rudolph Giuliani

par Philippe GRANGEREAU


Vue de New York

L’ancien commissaire de la police de New York, Bernard Kerik, âgé de 52 ans, a été inculpé, en novembre 2007, de corruption, pour avoir perçu des pots-de-vin d’entreprises suspectées d’être liées à la mafia. Son procès, qui pourrait se tenir d’ici six mois à un an, en pleine campagne présidentielle, risque de gêner considérablement son mentor, Rudolph Giuliani, le favori du camp républicain dans la course à la Maison Blanche.

Etats-Unis


Bernard Kerik, libre jusqu’au procès contre une caution d’un demi-million de dollars, est entré dans la police de New York, en 1986, après avoir passé quelques années comme garde du corps en Arabie Saoudite. Il est affecté, en 1993, comme chauffeur de Rudolph Giuliani, quand celui-ci fait campagne pour la mairie. Le policier et l’ancien procureur sympathisent. A peine élu maire, Rudolph Giuliani le nomme secrétaire adjoint aux prisons de la ville, puis numéro 1 de ce département, puis commissaire de New York, en 2000. Sa promotion éclair se fait contre l’avis de responsables de la ville qui soulignent qu’il n’a aucun diplôme universitaire. Mais Rudolph Giuliani, dont plusieurs membres de la famille sont employés à la mairie, le considère loyal, ce qui pour lui est l’essentiel. « C’est la vertu cardinale », note d’ailleurs « Rudy », dans ses mémoires. Bernard Kerik, qui s’est aussi épanché dans un livre, raconte qu’en 1995, après que Rudolph Giuliani l’ait convoqué chez lui, au milieu de la nuit, pour lui annoncer sa première nomination, « les membres les plus proches du cabinet [de Rudolph Giuliani] sont venus m’embrasser les uns après les autres [...]. Je sais que le maire est un fan du film le Parrain, tout comme moi, et je me demande s’il a remarqué combien le fait d’intégrer son équipe ressemblait à une intégration dans la mafia. Je faisais maintenant partie de la famille Giuliani, et les autres “capi” m’apportaient leur approbation ». Remarque ironique, puisque Rudolph Giuliani, alors qu’il était procureur, a initialement bâti sa renommée grace à sa lutte contre le crime organisé ; il a notamment fait condamner les parrains des cinq plus grosses familles mafieuses de New York, en 1986.

Bernard Kerik

Un conseiller du maire aurait fait remarquer à Rudolph Giuliani que Bernard Kerik entretenait des liens douteux avec une entreprise liée à la mafia. L’ex-maire, qui est parrain de deux des enfants de Bernard Kerik, a répondu, en 2006, à un journaliste qui lui posait la question, qu’il ne se « souvenait plus de ce briefing ». Au terme de son mandat de maire, fin 2001, Rudolph Giuliani l’associe à la compagnie qu’il vient de créer, Giuliani Partners. L’entreprise, dont l’un des principes affiché est « l’intégrité », procure des conseils en matière de sécurité, d’évaluation des menaces et de lutte antiterroriste. Rudolph Giuliani reste muet sur ses clients, mais plusieurs Etats arabes, dont le Qatar, en feraient partie. Une filiale dirigée par Bernard Kerik, Giuliani-Kerik LLC, se concentre sur les conseils en matière de gestion des prisons et de réduction de la criminalité. En mai 2003, sur une proposition de Rudolph Giuliani, Bernard Kerik est nommé, par l’administration Bush, ministre de l’Intérieur du gouvernement de transition irakien. Il est principalement chargé de la formation de la nouvelle police irakienne. Son incompétence fut patente. « Il passait son temps à accompagner des mercenaires sud-africains dans des raids nocturnes », résume un journaliste américain, George Packer.

Rudolph Giuliani

Un an plus tard, Rudolph Giuliani propose à la Maison Blanche de propulser Bernard Kerik secrétaire à la Sécurité nationale. George Walker Bush accepte. Mais Bernard Kerik, sur lequel commençaient à transpirer des rumeurs, retire sa candidature. La presse révèle alors que, dans les mois qui ont suivi le 11 septembre 2001, il s’est approprié un appartement réservé aux pompiers et aux volontaires travaillant à Ground Zero, pour y amener ses petites amies. Inculpé de corruption en 2006, Bernard Kerik plaide coupable, mais, faute de preuves suffisantes, s’en sort miraculeusement avec une amende. Il était accusé d’avoir touché un pot-de-vin de 225000 dollars, sous la forme de la rénovation gratuite d’une de ses propriétés. Elle est réalisée par Interstate Industrial (II Corp), une entreprise liée à la mafia, qui souhaitait obtenir des contrats de la municipalité. De nouveaux éléments dans cette affaire, notamment l’inculpation de deux témoins pour parjure, ont récemment rouvert le dossier, qui fait partie des quatorze chefs d’inculpation retenus contre lui. Bernard Kerik aurait aussi accepté que II Corp paye, durant deux ans, le loyer d’un appartement qu’il louait à Manhattan. Il est accusé de fraude fiscale et d’avoir menti sur son passé à la Maison Blanche, dans son CV de candidature pour le poste de secrétaire à la sécurité intérieure. Du bout des lèvres, Rudolph Giuliani a reconnu, en novembre 2007, avoir fait « une erreur » à propos de Bernard Kerik.

Philippe GRANGEREAU

Vue de la Maison Blanche

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  • Philippe GRANGEREAU

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    éditeur : Frank Brunner | ouverture : 11 novembre 2000 | reproduction autorisée en citant la source